Des erreurs et des hommes

Architecture
Lundi 19 septembre 2016

L'effondrement du terminal 2E à l'aéroport Roissy - Charles de Gaulle.




L'historien Antoine Vigne s'est intéressé aux erreurs dans l'architecture. En résulte un livre, panorama savoureux de tentatives et réalisations ratées, qui constitue aussi un portrait de l'homme aux prises avec l'une de ses plus grandes aspirations : celle de bâtisseur. Interview.

«  Vous n’êtes pas architecte mais historien, quel regard portez-vous sur l’architecture à travers les siècles ? Les questions d’égo prennent-elles une place importante dans ces erreurs ?

L’architecture est un fabuleux terrain d’expérimentation et elle est indissociable de l’histoire de hommes. Elle est aussi intrinsèquement liée à nos vies quotidiennes et il n’est pas anodin que les premiers dessins d’enfants sont souvent ceux de maisons, ce qui fait de chacun d’entre nous des architectes en puissance. Quant aux erreurs, elles sont souvent le fait des individus, de leurs calculs, de leurs ambitions démesurées, de leur refus de considérer les conséquences de leurs actes. Donc oui, les questions d’ego sont importantes mais il y a aussi l’évolution des savoirs et des techniques, le désir de perfection ou les revers de fortune qui sont à l’œuvre et, en ce sens, encore une fois, il s’agit bien de l’histoire des hommes et des civilisations. 


Certains ratés sont devenus des symboles inamovibles, tels la tour de Pise, la tour Eiffel, le palais Ceausescu… Certains bâtiments – pourtant construits avec une évidente volonté de bien faire – se sont avérés être des échecs retentissants… C’est l’un des enseignements jubilatoires de votre ouvrage !

Oui, et c’est effectivement un aspect fascinant de l’histoire de l’architecture, ces bâtiments aux destins changeants ou contrariés qui deviennent des symboles.

En matière d’architecture contemporaine, a-t-on su tirer les enseignements des erreurs du passé ?

Il faut l’espérer mais l’architecture n’est pas une science exacte. Elle traite de la manière dont les hommes vivent en société et elle continuera d’évoluer, avec toutes les incertitudes, les succès et les ratés, que cela implique. Il ne faut pas non plus oublier que l’architecture est charnelle, qu’elle est autant concept que réalisation avec des matériaux qui changent avec le temps, et qu’en ce sens, elle est aussi soumise aux contraintes nouvelles qui naissent de l’utilisation de ces derniers. 

Le site de Palenque au Mexique fut pris par certains pour la cité perdue de l'Atlantide.
Le site de Palenque au Mexique fut pris par certains pour la cité perdue de l'Atlantide.

A titre personnel, et de façon subjective assumée, quelle réalisation vous semble constituer la plus grosse erreur architecturale de tous les temps ?

C’est justement le travers que l’ouvrage essaye d’éviter. Il n’y a pas d’erreur plus monumentale qu’une autre. Il ne s’agit pas non plus de dresser la liste des responsabilités. L’idée d’erreur est élastique et dynamique et elle nous permet de lire l’histoire de l’architecture de manière ludique et non pas hiérarchique. Mais, à titre personnel, ce sont sans doute les sujets à propos de l’Atlantide, des restaurations de Viollet-le-Duc et d’Arcosanti qui m’ont le plus amusés.

Dans votre ouvrage, vous évoquez des exemples d’erreurs françaises mais aussi de nombreux exemples de par le monde. La conception française de l’architecture est-elle différente dans d’autres pays, cultures ? Vous qui vivez aux Etats-Unis, qu’observez-vous dans ce domaine ?

Il faudrait un long traité sur la question. Qu’est-ce qui fait une architecture nationale ou indigène ? Quels sont les traits ethniques ou culturels qui définissent une réalisation architecturale? Ce qui est étonnant, c’est que, même à des époques assez anciennes comme à l’époque romaine ou médiévale, les styles architecturaux dépassent de beaucoup les frontières « nationales ». L’échange des savoirs est aussi fluide que les rapports entre les hommes et c’est ce qui fait sa richesse.

Quel était votre but en écrivant ce livre ?

La série des livres sur les Erreurs (les Erreurs dans la peinture, les Erreurs dans l’histoire du XXe siècle, etc.) a été conçue par Jean Poderos, le fondateur des Éditions courtes et longues dans l'optique de proposer une manière à la fois ludique et décalée de relire l’histoire.

L’idée retenue fut celle de présenter l’histoire de l’architecture d’une manière aussi exhaustive que possible, des pyramides d’Egypte aux réalisations les plus contemporaines, afin qu’un public novice puisse aussi utiliser le livre comme un panorama global, mais en jouant de cette grille de lecture décalée. Le concept d’erreur est lui aussi travaillé et il s’incarne aussi bien dans les erreurs de conception ou d’ingénierie que dans les restaurations abusives, les erreurs d’interprétation à propos des bâtiments anciens et de leur utilisation, la tentation de l’utopie architecturale qui a souvent été sans lendemain ou même la question de l’architecture comme erreur politique. »

Tour de Pise : elle a toujours penché


Et ce, dès sa construction au 12e siècle – sans doute à cause de la nature du site, une plaine alluviale dont la structure sédimentaire était inégalement dense et ne pouvait supporter convenablement un bâtiment aux lourds parements de marbre. L’inclinaison s’accentua avec le temps – atteignant plus de 5 degrés à la fin du 20e siècle. Plusieurs solutions furent alors testées : lestage des côtés, cryogénisation du sol pour l’affermir – expérimentation désastreuse sui conduisit à une accentuation de l’inclinaison. Enfin, l’extraction d’une grande quantité d’argile sur le pourtour des fondations permit le retour à une inclinaison acceptable.

 

L'architecture des tyrans


Les dictateurs sont à l’origine d’une large palette d’erreurs architecturales. Dès sa construction, le palais de Nicolae Ceaucescu, à Bucarest, a fait fort : 7 000 maisons furent détruites et 40 000 personnes expropriées pour laisser place au chantier. Le coût des travaux fut évidemment extravagant pour un résultat final au luxe ostentatoire, tout en marbre et tapis épais. Et une consommation énergétique équivalente à une ville de 250 000 habitants…

 

Il croyait inventer la cité-jardin, il inspira la cité-dortoir…


Lorsqu’il réalisa sa Garden City (cité-jardin » en 1902, Ebenezer Howard ne pouvait pas deviner que son idée deviendrait le cauchemar des urbanistes d’aujourd’hui.

D’immenses cités-jardins furent en effet construites, et contrairement au modèle originel, elles prirent place à la périphérie des villes. Elles devinrent des cités-dortoirs sans âme, trahissant l’un des principes fondateurs d’Howard : l’utilisation de l’urbanisme pour l’établissement d’une société plus juste.

Comment la tour Eiffel échappa à la destruction


Guy de Maupassant la jugeait si laide qu’il allait y déjeuner tous les midis : c’était le seul point de vue de Paris où l’on n’avait pas à la contempler !

Initialement construite pour 20 ans, dans le cadre de l’exposition universelle de 1889, elle fut finalement conservée. Pour une raison toute simple : elle constituait l’emplacement idéal pour relayer les communications ; la radiotélégraphie étant alors en plein essor.

La cité rescapée de l'âge hippie


Arcosanti est une cité utopiste bâtie en plein cœur du désert de l’Arizona prévue pour accueillir plus de 5 000 âmes. Son concepteur, Paolo Soleri, avait imaginé des superstructures d’habitat condensés qui allaient rendre inutile l’usage de la voiture. La production agricole intégrée permettant de faire vivre de façon quasi autonome les habitants. On y trouve également des innovations poétiques : un béton pigmenté dont la couleur se fond avec celle du sable du désert, des arches en demi-lune qui absorbent la chaleur et atténuent les effets d’un climat rigoureux. Malgré les déboires et les illusions – Arcosanti compte à ce jour une cinquantaine d’habitants – la cité rescapée de l’âge hippie dénonce des problèmes devenus pressants et immédiatement évidents.

L'auteur

Journaliste spécialisée dans les questions urbaines, Vanessa Delevoye est la rédactrice-en-chef d'Urbis le mag.

Mots clés : erreurs  échecs  architecture  histoire  Antoine Vigne  ratés