Et si on arrêtait de classer les villes ?

Humeur
Lundi 18 septembre 2017




Et la ville la plus dynamique de France est… Cergy ! C’est Le Figaro qui l’affirme, en publiant, fin août, un n-ième classement de villes. Début janvier, l’Express dévoilait son « palmarès des villes où il fait bon vivre et travailler » et L’Etudiant vient tout juste d’attribuer ses notes aux villes étudiantes françaises. Depuis leur apparition à la fin des années 80, les classements de villes sont devenus un genre journalistique à part entière grâce aux ventes qu’ils suscitent. La récurrence de ce type de publications pose cependant plusieurs questions, qu’Urbis le Mag entreprend aujourd’hui de lister.

Quel fondement scientifique ?

Un coup d’œil aux critères retenus par les différents magazines pour établir leurs classements suffit pour comprendre : ils sont éminemment subjectifs. Pour établir un classement des villes où il fait bon vivre, le soleil, la plage, le ski, les espaces verts, les salles de théâtres ou encore le taux de délinquance peuvent par exemple être pris en compte. Ce faisant, les journalistes érigent en lois universelles des valeurs individuelles : toute la complexité du choix d’un lieu de vie est gommée au profit d’un stéréotype de citadin skieur, écolo et bronzé.

Quelle échelle ?

La plupart des classements s’effectuent à l’échelle de la commune, une aberration alors que nos vies s’organisent depuis de nombreuses années à l’échelle d’une agglomération. La tendance étant en effet à toujours plus d’intercommunalité et de mise en commun des principaux équipements publics. Concrètement, cela signifie qu’un théâtre ou qu’un équipement de loisirs situé dans l’agglomération mais hors de la ville centre ne sera pas pris en compte par un classement. De la même manière, le très répandu critère « pourcentage d’espaces verts » peut se révéler totalement biaisé si l’environnement périurbain d’une ville pauvre en espaces verts se révèle de qualité dans ce domaine.

Réaction d'internaute sur le site du Figaro suite à la publication du classement des villes les plus dynamiques.

Qui classer et pourquoi ?

Quelles villes classer, au-delà de quelle population ? Pourquoi retenir une ville et pas une autre ? La façon même de sélectionner les villes à comparer pose question. Une métropole peut-elle être évaluée comme une ville de 100 000 habitants ? Deux villes de mêmes tailles mais aux profils sociologiques opposés sont-elles comparables ? Qu’ont en commun Quimper et Ajaccio hormis un nombre d’habitants semblable ? Une fois encore, rien. Alors, pourquoi vouloir les comparer ?

Les classements ne servent pas réellement à décider où on va aller vivre, travailler, faire ses études ou implanter son entreprise. Ce sont des produits éditoriaux qui visent à être achetés par le plus grand nombre. En les publiant, la presse contribue directement à la stigmatisation des territoires et à l’exclusion. Le lecteur-habitant se construit une image dévalorisée de sa ville. Les efforts du politique et du technicien sont annihilés. Ces effets pervers sont particulièrement injustes pour des villes, qui, poussées par la nécessité d’agir, se trouvent au cœur de l’innovation urbaine.

Quelle légitimité ?

Recueillir les réactions des maires des villes citées fait partie de l’exercice : quoi de mieux, pour légitimer un classement, que la parole d’un maire qui se félicite des bons résultats de sa ville, évidemment acquis grâce à la politique qu’il a brillamment mise en place ? La parole du maire "malheureux" a les mêmes résultats.

L’exemple de Calais, classée tout récemment ville la moins dynamique de France par le Figaro, est particulièrement éclairant. En guise de ligne de défense, sa maire, Natacha Bouchart a égrené différents arguments : le nombre d’animations mises en place, un taux de chômage en baisse, la prise en compte de chiffres trop anciens pour refléter la situation actuelle de sa ville…

Plutôt que de clamer que non, « Calais n’est pas une ville morte », l’édile aurait aussi pu dénoncer le non-sens absolu de tous les classements et l’inutile stigmatisation de certaines villes qui en résulte. Car une ville ne se résume pas à un empilage de chiffres et de critères. Une ville, c’est aussi une âme, un état d’esprit. Une matière humaine ultrasensible qu’il devrait être interdit de classer pour vendre du papier.

L'auteur

Journaliste spécialisée dans les questions urbaines, Vanessa Delevoye est la rédactrice-en-chef d'Urbis le mag.