Harcèlement sexiste : la mobilité des femmes entravée

Transport collectif
Vendredi 19 janvier 2018




En diffusant un questionnaire portant sur le harcèlement sexiste dans les transports publics, la Fédération nationale des associations d’usagers des transports (FNAUT) ne s'attendait pas à recevoir 6 200 réponses en l'espace de 15 jours. Ni à découvrir que près d'une femme sur dix déclare avoir été victime de harcèlement dans le bus, le métro ou le tramway…

«  Nous avions conscience du problème mais nous n’en mesurions pas l’ampleur », relate Christiane Dupart, vice-présidente de la FNAUT et pilote de cette étude lancée en 2016. « Les chiffres que nous avons découverts sont d’autant plus significatifs que la majorité – environ 60% – des utilisateurs des transports en commun sont des utilisatrices. L’importance du harcèlement sexiste dans ces transports constitue donc une grave entrave à la mobilité des femmes ! »

Les chiffres

  • 87% des femmes enquêtées déclare avoir été victimes de harcèlement dans le métro, le bus ou le tramway.
  • 48% des femmes adaptent leur tenue vestimentaire quand elles doivent prendre les transports en commun.
  • 54% des femmes évitent de prendre les transports en commun à certaines heures.
  • 34% évitent systématiquement de prendre les transports en commun en recourant à un autre moyen de transports (vélo, voiture particulière, taxi…).
  • Les comportements subis sont majoritairement des insultes et des menaces (36%), du harcèlement sexuel (41%), une agression sexuelle (40%)… NDLR : une même enquêtée peut avoir subi plusieurs de ces comportements.
  • A 89%, les témoins de ces comportements, lorsqu’il y en avait, n’ont pas réagi.

 

En 2017, la FNAUT a remis ça : « Nous avions ouvert une brèche, il fallait continuer le travail et reposer des questions plus précises. » Une nouvelle enquête a donc permis d’élargir la question du harcèlement sexiste à d’autres modes de transports collectifs – taxi, VTC, autocars, covoiturage – et à des lieux jouxtant les gares ou les stations de métro – halls, quais, souterrains, parkings extérieurs... Sans surprise, de très forts taux de réponses positives ont à nouveau été atteints.

A quand des mesures concrètes ?

« Ce deuxième volet de l’étude constitue aussi pour nous l’occasion de remettre nos préconisations d’action contre le harcèlement sexuel sur le devant de l’actualité  », indique Christiane Dupart. La vice-présidente de la FNAUT espère que le contexte actuel – la libération de la parole des femmes sur la question des agressions sexuelles suite au mouvement français « #Balance ton porc » né dans la foulée de « #Me Too » – permettra de faire avancer les choses un peu plus vite.

Car disons-le tout net, jusqu’à présent, bien peu de mesures concrètes ont été prises pour lutter contre les comportements déplacés et les agressions dans les transports en commun. Certaines actions sont pourtant relativement simples à mettre en place.

Les marches exploratoires.-

Il s’agit de réunir une dizaine de femmes – si possible de différentes générations – pour explorer un trajet du quotidien. Le groupe est chargé de relever tous les éléments ayant trait à l’insécurité : recoins sombres, arbres masquant la vue, absence d’habitation le long du parcours… Ces éléments, parce qu’ils sont susceptibles d’accroître le risque d’agression et de générer un sentiment d’insécurité, obligent en effet trop souvent les femmes à élaborer des stratégies d’évitement, de contournement et à faire preuve d’une vigilance accrue.  Pour Christiane Dupart, « Les marches exploratoires sont tout sauf des gadgets. Elles doivent être davantage utilisées par les collectivités locales pour aménager l’espace urbain ».

Vidéo d'une marche exploratoire menée à Rouen :

La FNAUT préconise aussi une concertation systèmatique en amont des nouveaux aménagements : quand des projets de rénovation de gare routière ou de gare ferroviaire émergent – beaucoup sont en train d’être refaites à neuf en France –, la question de l’insécurité doit être prise en compte au tout début, en même temps que les problématiques de localisation, d’accessibilité, de choix de matériaux par exemple.

« Si on veut que les femmes utilisent les transports en commun et ne redoutent pas de devoir changer de bus dans une gare déserte, c’est primordial. Les transports sont encore un monde d’hommes où les femmes, bien qu’utilisatrices, ne sont pas prescriptrices. Il est plus difficile d’être importunée quand les parkings, les chemins, les trottoirs que l’on emprunte sont bien éclairés et rendus visibles de tous… », martèle Christiane Dupart.

La formation du personnel.-

Certaines sociétés de transport ont commencé à former leur personnel à réagir face aux situations de harcèlement. Cela reste malheureusement encore très embryonnaire.

Bus : l’arrêt à la demande la nuit.-

Première à instaurer l'arrêt à la demande pour les trajets de bus de nuit en mai 2016, la métropole nantaise a voulu tranquilliser l’usager en lui permettant de descendre au plus près de sa destination, lui évitant ainsi un trop long trajet à pied entre deux arrêts.

Plusieurs autres villes y réfléchissent ou sont en phase de test, comme Bordeaux où une expérimentation de six mois est actuellement en cours. Deux objectifs sont mis en avant par la société de transport Bordeaux métropole (TBM) : déposer le voyageur au plus près de son domicile en soirée et lutter contre le harcèlement. Les deux lignes choisies pour cette expérimentation desservent des zones d’activités et commerciales, les campus universitaires et certains quartiers d’habitat.

La création de numéros d'urgence.-

La SNCF et la RATP ont mis en place le numéro d’appel 31 17 et une alerte par SMS (plus discret qu’un appel) pour permettre aux personnes victimes d’agression ou aux témoins témoins d’appeler au secours 24/24h et7/7j.

En 2016, plus de 43 000 appels ont été enregistrés par le centre d’appel dédié. Tous ne concernaient cependant pas des agressions sexistes ; le 31 17 pouvant être composé par tous les voyageurs se trouvant dans une situation à risques.

L'auteur

Journaliste spécialisée dans les questions urbaines, Vanessa Delevoye est la rédactrice-en-chef d'Urbis le mag.