Dunkerque : quelles incertitudes subsistent autour de la gratuité ? 3/3

Le labo du bus gratuit
Mardi 20 juin 2017




Pour ce troisième et dernier volet de sa série consacrée aux résultats de l’étude qualitative menée à Dunkerque par l’association de chercheurs VIGS, Urbis le Mag s’est penché sur les incertitudes liées au passage à la gratuité totale du bus, prévue pour septembre 2018 : la gratuité participera-t-elle à rendre au centre-ville son attractivité ? Les craintes des habitants sur le financement du projet seront-elles apaisées ?

C’est l’une des grandes originalités du projet dunkerquois : la gratuité du bus a été pensée comme l’élément central d’un vaste dispositif concourant à rendre de l’attractivité à un centre-ville en perte de vitesse.

3 000 habitants dans le centre-ville

L’agglomération dunkerquoise perd plus de 1 000 habitants par an depuis 1999. Le centre-ville est l’un des quartiers les plus touchés par cette décroissance : il accueille une population plus jeune et mobile, davantage encline à déménager vers le périurbain. Il ne compte actuellement que 3 000 résidents, bien peu pour une ville et une communauté urbaine de respectivement 90 000 et 200 000 âmes. Les habitants qui y vivent sont aussi plus pauvres que dans le reste de l’agglomération : le nombre de chômeurs y est par exemple supérieur. Enfin, et ce n’est pas sans lien avec ce qui précède, le commerce traverse une passe difficile.

Projet Phoenix


Pour inverser la tendance, la municipalité, arrivée aux manettes de la ville en 2014, mise sur le projet Phoenix : un ensemble d’actions coordonnées consistant à créer un parc d’activités tertiaires autour de la gare, à construire un pôle de loisirs (bowling, laser game…), à créer de véritables boucles commerciales piétonnes, à piétonniser la principale place de la ville… Un programme de 7 000 m² de commerces et 4 800 m² de logements mené par Vinci immobilier doit aussi être livré en 2019, sur l'artère commerciale principale. La gratuité du bus est au cœur du dispositif : la mise à niveau nécessaire du réseau de transports pour absorber le flux de passagers engendré par la gratuité est aussi l’occasion de redessiner entièrement la physionomie du centre-ville (auvents protecteurs, nouveau mobilier urbain, parkings aménagés à 5 minutes à pied…) pour le rendre plus confortable et, donc, attirant.

Redynamisation commerciale


La gratuité, instaurée à Dunkerque seulement le week-end et depuis moins de deux ans, a-t-elle déjà produit quelques effets en termes de redynamisation commerciale ? C’est ce que Henri Briche, du cabinet de chercheur VIGS, a cherché à savoir.

Dans une boutique du centre-ville,  un questionnaire a été laissé le samedi, jour de bus gratuit, à disposition des clients réglant à la caisse. Sur dix-sept clients, douze étaient venus en bus. Huit ont déclaré qu’ils ne seraient pas venus si le bus n’avait pas été gratuit.

Des entretiens plus ciblés ont permis de mieux comprendre cette hausse de fréquentation du bus observée le samedi. Les usagers ont mis en avant divers avantages : ne plus devoir payer le parking, ne plus avoir à surveiller l’heure du parcmètre, ne plus craindre l’amende en cas de dépassement horaire, avoir l’esprit tranquille… Le principal avantage évoqué étant la possibilité de passer plus de temps dans le centre-ville – et donc dans les boutiques – grâce à la gratuité.

Signes encourageants


Henri Briche conclue que la gratuité du bus est de nature à engendrer « un changement de façon de vivre le centre-ville » très encourageant pour la fréquentation des commerces. Ce point sera réexaminé lors du second volet de son étude, programmé après la mise en place de la gratuité totale.

Le seul véritable point noir soulevé par l’étude qualitative concerne le financement du bus gratuit. De nombreuses personnes interrogées par Henri Briche font part des incertitudes qu’elles nourrissent à ce sujet : la gratuité du bus leur semble si atypique et surprenante qu’elle leur parait intenable sur le plan budgétaire.

« Qui va payer ? »

« Rien n’est jamais gratuit » ; « Qui va payer ? » ; « Nos impôts vont forcément augmenter ! »… Les réactions les plus courantes sont teintées de méfiance.

« Ce que les habitants ne savent pas toujours, c’est qu’avant la gratuité, le financement du transport en commun dunkerquois dépendait déjà très largement des subventions publiques », relate Henri Briche. Les recettes commerciales, c’est-à-dire les recettes issues de la vente de tickets et d’abonnement, s’amenuisaient d’année en année depuis 2009, obligeant la communauté urbaine à accroître sa participation financière de façon significative chaque année (entre 2009 et 2015, le budget transport de la communauté urbaine de Dunkerque est passé de 28 millions à 35 millions d’euros). En 2016, les recettes commerciales ne représentaient que 9% du budget de fonctionnement du réseau de bus local !

Contexte d’austérité budgétaire


Pour les élus dunkerquois, cette faible contribution des recettes commerciales au financement du bus constitue un argument de plus en faveur de la gratuité : au regard des sommes considérables déjà engagées pour un réseau sans gratuité, les financements publics supplémentaires requis pour passer à la gratuité paraissent raisonnables.

Les inquiétudes des habitants proviennent aussi du contexte actuel d’austérité qui pèse sur les finances locales avec la baisse des dotations de l’Etat français aux collectivités, une dynamique à laquelle n’échappe évidemment pas la communauté urbaine de Dunkerque.

Bus vides payants contre bus pleins gratuits

« Finalement, l’un des moyens de résoudre l’épineuse question des recettes commerciales et du coût de la gratuité totale réside dans la manière d’appréhender l’économie des transports. Au lieu de se focaliser uniquement sur la perte sèche occasionnée par la fin des revenus de la billetterie, les élus préfèrent mettre en avant le fait que la gratuité va entraîner une importante hausse de fréquentation et que les transports publics vont devenir plus rentables selon le calcul du ratio investissement public/nombre de bénéficiaires. »

A Aubagne, le même calcul a été fait : avec la gratuité, le coût d’un trajet en bus pour la collectivité est passé de 4 euros à 2 euros par personne et par voyage. « Mieux vaut faire rouler des bus pleins gratuits que des bus vides payants. » C’est cet arbitrage qui l’a aussi emporté à Dunkerque. L’avenir dira si ce choix était le bon…

 

Deux articles consacrés à l'étude menée par Henri Briche pour le cabinet de chercheurs VIGS sur les effets de la gratuité des transports à Dunkerque sont récemment parus. Le premier sur le site Métropolitiques, le second sur le site Mr Mondialisation.

L'auteur

Journaliste spécialisée dans les questions urbaines, Vanessa Delevoye est la rédactrice-en-chef d'Urbis le mag.