« Airbnb raréfie l'offre de logements abordables »

Logement
Lundi 11 septembre 2017

En mars 2017, Bordeaux comptait 6 588 offres sur Airbnb : 1 517 chambres et 5 071 logements entiers.




Elu local (PS) à Bordeaux, Matthieu Rouveyre reçoit fréquemment des personnes contraintes de quitter leurs logements transformés en locations Airbnb. Depuis quelques années, il constate aussi une hausse des loyers et du foncier dans sa ville. Au nom du "Droit à la ville", il estime normal de donner aux municipalités les moyens de comprendre et d’endiguer le phénomène. Il a créé dans ce but l’Observatoire Airbnb, un site qui rend publiques les données que la plateforme leader de la location saisonnière ne souhaite pas communiquer. Interview.

-  « Comment avez-vous eu l’idée de créer l’Observatoire Airbnb ?

Tout est parti de témoignages d’habitants rencontrés lors de mes permanences en tant que conseiller municipal à Bordeaux. De plus en plus de locataires du parc privés me faisaient part de leur situation : ils se retrouvaient sans logement parce que leur propriétaire souhaitait louer uniquement à des touristes, via la plateforme Airbnb.

J’ai cherché des informations pour comprendre. J’ai constaté qu’il n’y en avait pas, à l’exception du travail de Tom Slee, un "hactiviste" canadien qui récupère les données Airbnb en contournant les barrières de la plateforme. Je l’ai contacté et il a accepté de faire tourner ses logiciels pour moi l’année dernière.

Mais cette collecte de données difficile prend du temps et nécessite des moyens humains et financiers, alors j’ai appris à le faire moi-même. Avec l’aide de bénévoles, l’Observatoire Airbnb était né. On trouve sur notre site le nombre de logements entiers – ou de chambres – mis en location sur la plateforme, leur descriptif ainsi qu’une carte de géolocalisation.

- Vous ne vous cantonnez pas à Bordeaux, votre observatoire met en ligne les données des locations Airbnb dans de nombreuses villes françaises…

- Très vite, d’autres villes françaises ont fait part de leur intérêt. Nous essayons de répondre à toutes les demandes parce qu’il semble juste, face aux transformations majeures engendrées par Airbnb dans les villes, de donner aux chercheurs, aux journalistes, aux offices de tourisme et bien sûr aux collectivités locales les moyens de comprendre et d’agir.

- Quelles sont ces transformations majeures dont vous parlez ?

- Beaucoup de gens aux revenus modestes qui ont toujours vécu dans une grande ville voient leurs vies bouleversées. Ils ne trouvent plus de logements à un prix abordable ; Airbnb a raréfié l’offre. De plus en plus de propriétaires utilisent exclusivement cette plateforme pour louer leur bien car cela leur rapporte trois fois la somme qu’ils toucheraient avec un locataire classique. Des gens se retrouvent donc contraints d’aller habiter en dehors de la ville, là où les prix sont moins élevés. A Bordeaux par exemple, en un an, le nombre d’annonces Airbnb a augmenté de 135%. Et 83% des logements loués sont entièrement dédiés à cette activité.

On est loin de l’image sur laquelle la plateforme communique, celle de propriétaires qui louent de temps en temps leur résidence principale pour arrondir leurs fins de mois. Airbnb est devenu un business d’investisseurs immobiliers, de gens qui achètent de petits logements, des studios ou des T2, pour les mettre en location via la plateforme et rentabiliser très vite leur achat. La conséquence c’est que beaucoup de jeunes, d’étudiants, de célibataires modestes sont chassés du centre-ville. Il est devenu très difficile de se loger à Bordeaux.

- Comment la municipalité de Bordeaux lutte-t-elle contre ce phénomène ?

- Nous exigeons des propriétaires qui louent un bien autre que leur résidence principale d’obtenir, auprès de la mairie, une autorisation de changement d’usage. Cela nous permet de les connaître. En mars 2018, cette autorisation sera aussi demandée pour la résidence principale. Comme Paris et Lyon le font déjà, nous comptons mettre en place une mesure de compensation : il reviendra aux propriétaires d’acheter un bien équivalent à celui qu’ils ont mis en Airbnb et de le louer de façon classique.

La loi française limite à 120 nuitées maximum chaque année la location touristique d’un logement. Comment contrôler cela dans la réalité ? Nous n’avons pas de personnel dédié pour l’instant. Nous ne disposons pas non plus d’un arsenal coercitif, de la possibilité de mettre des amendes aux propriétaires en infraction. Je crains que, sans cela, nous n’arrivions pas à grand-chose à Bordeaux. Paris n’y parvient pas non plus pour l’instant : la ville a perdu des habitants l’année dernière et la maire, Anne Hidalgo, attribue ce phénomène à la location saisonnière.

- Vous n’avez pas peur d’être poursuivi par Airbnb pour avoir divulgué leurs données sans leur consentement ?

- Pour l’instant, ils ne l’ont pas fait. Et je pense qu’ils auraient tort car ils ont une image extrêmement positive de partage et de convivialité. Je me considère comme un hactivist et le "droit à la ville" me semble un principe suffisamment important pour qu’on se batte pour lui. »

 

Plusieurs sites produisent des données issues des plateformes de locations touristiques :

http://observatoire-airbnb.fr/ (le site de Matthieu Rouveyre),

http://insideairbnb.com/ (le plus connu),

http://tomslee.net/ (aussi très connu),

http://airbnbvsberlin.com/#introduction (uniquement consacré à Berlin).

L'auteur

Journaliste spécialisée dans les questions urbaines, Vanessa Delevoye est la rédactrice-en-chef d'Urbis le mag.