L'Internet physique, c'est fantastique

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Lundi 09 octobre 2017

En matière d’acheminement des marchandises, si la mer a fait sa révolution avec le conteneur – un standard mondial partagé par tous les acteurs portuaires –, le transport terrestre reste loin de l’efficience.




Diviser par deux, voire trois, le nombre de poids-lourds sur les routes ? C’est l’un des objectifs de l’Internet physique. Pour en savoir plus sur cette révolution annoncée en matière de transport des marchandises, Urbis le Mag a interrogé Eric Ballot, titulaire de la chaire industrielle « Internet physique » à Mines Paris Tech - PSL Research University.

Eric Ballot
Eric Ballot

Sous l’intrigante dénomination d’Internet physique, on trouve une idée simple : appliquer les principes d’Internet – le partage par tous de différents réseaux – à la logistique. En clair, cela revient à ce que toutes les entreprises puissent utiliser des entrepôts et des moyens de transport en commun afin d’acheminer leurs marchandises, de leur production à leur livraison finale.

Camions à moitié remplis et pollution

Actuellement, ce n’est absolument pas le cas. Comme l’explique Eric Ballot, professeur de management industriel et l'un des fondateurs de l’Internet physique, « chaque entreprise s’organise comme elle le souhaite. Comme la voiture individuelle pour un automobiliste, c’est la promesse d’une mobilité possible à tout moment, d’une grande flexibilité. Mais cela présente aussi beaucoup d’inconvénients : des entrepôts sur-dimensionnés, des camions remplis à moitié qui encombrent les routes, des coûts de livraison élevés, beaucoup de pollution avec des effets négatifs sur l’environnement et la santé… ».

Pour rendre efficace à grande échelle l’industrie de la logistique, Eric Ballot cite trois ingrédients indispensables.

La création de conteneurs universels standardisés, à l’image de la révolution accomplie par le transport maritime il y a plusieurs années. Ces conteneurs devront être adoptés par tous les acteurs, de manière à pouvoir combiner différents modes de transports sans heurts. Protégeant les marchandises, ils seront également modulaires, à l’image des conteneurs clipsables du projet européen Modulushca qui permettent d’assembler comme des Lego des boîtes diverses pour gagner le maximum de place.

Un langage commun, de façon à ce que l’information codée (type de marchandises, traçabilité etc.) puisse être partagée par tous les réseaux de transports.

Des outils numériques, capables d'annoncer en temps réel les capacités d’entreposages disponibles, les camions où il y reste de la place… et de proposer les meilleures solutions.

La France à la pointe

Par essence même, l’Internet physique concerne tous les pays. Avec les Etats-Unis et le Canada, la France est à la pointe de la recherche sur le sujet. Le distributeur Carrefour, l’industriel Procter et Gamble, le logisticien EM logistics et l’organisme de normalisation (codes-barres) GS1 sont les quatre financeurs de la chaire spécialement créée en 2016 à Mines Paris Tech - PSL Research University.

Pourtant, et paradoxalement, c’est peut-être dans les pays les moins développés en termes de logistique que la greffe de l’Internet physique prendra le plus rapidement : en Asie par exemple, où le développement ne sera pas freiné par des habitudes et des infrastructures existantes. C’est ce qui s’est passé en Afrique avec le téléphone : les gens ont sauté l’étape du combiné à fil pour directement passer au portable.


Changement de mentalités

Eric Ballot évoque aussi la difficulté du changement de mentalité à amorcer. « Cela fait des dizaines d’années que chacun opère en développant ses propres outils. Comme toute remise en question, il faut convaincre. Les industriels font toutefois preuve d’une vraie volonté d’y aller, ils comprennent que les avantages l’emportent sur les inconvénients. »

A eux seuls, les avantages financiers sont en effet parlants : avec des camions remplis à 90% (contre 60% environ actuellement), plusieurs centaines de millions d’euros de gains annuels sont possibles.

5 expérimentations en cours

L’Internet physique est expérimenté depuis janvier 2015 en France. La start-up CRC (pour centre de routage collaboratif) a ouvert cinq centres près de Strasbourg, Lille, Nantes, Bordeaux et à Saint-Martin de Crau (Bouches-du-Rhône). Son principal atout : ouvrir à des entreprises de toutes tailles la possibilité de mutualiser leurs flux.


Placés à des endroits stratégiques, comme les ports par exemple, les centres de routage collaboratif se révèlent particulièrement intéressants car ils vont permettre de combiner modes de transports terrestres et transport maritime.

Comment fonctionne un centre de routage collaboratif ? Au lieu d’en faire plusieurs, un industriel fait un seul camion pour plusieurs clients de la même région. Ce camion arrive dans un centre de routage où les palettes sont triées et recombinées avec d’autres à la destination identique puis placées dans un même camion.

« Au bout d’un an d’expérimentation déjà, les résultats étaient là : une réduction de 10% des émissions de CO2, un taux record de livraison dans les temps (99%), un taux de remplissage des camions atteignant 90% en moyenne et des économies cibles de l’ordre de 30 à 50% sur le transport et le stockage… », indique Eric Ballot.

Hégémonie et monopole

Face à de tels atouts, comment se fait-il que l’Internet physique ne s’impose pas de lui-même dans le monde de la logistique ?

Selon le spécialiste, « plusieurs signes montrent bien que cela arrivera dans quelques années. Mais le risque est encore grand de voir s’instaurer des situations d’hégémonie ou de monopole. Amazon s'est par exemple structuré pour permettre à d’autres acteurs d’utiliser ses services logistiques sans passer par la plateforme en ligne. Cela va renforcer son pouvoir en la confortant en tant que plateforme centrale, incontournable en logistique. C’est exactement ce que nous voulons généraliser en misant plutôt sur des standards permettant à tous les industriels de développer leurs propres solutions à grande échelle ».

 

Les groupements d’industriels évoqués par Eric Ballot à la fin de cet article sont, au niveau européen, la plate-forme Alice qui fédère une centaine d’acteurs et, sur le plan international, le Consumer goods forum qui a monté un groupe de réflexion visant à définir à quoi ressemblera le conteneur standardisé et modulaire de demain.

Enfin, si l’Internet physique vous intéresse, deux articles plus techniques mais très intéressants vous permettront d’en apprendre davantage : le premier sur Usine nouvelle et le second sur Paris innovation review.

L'auteur

Journaliste spécialisée dans les questions urbaines, Vanessa Delevoye est la rédactrice-en-chef d'Urbis le mag.