Reconquérir les rues 1/2

Urbanisme
Lundi 12 septembre 2016

Un exemple de rue devenue tuyau à circuler.




« Il n’y a plus un chat dans les rues ! Les gens circulent mais n’y vivent plus. Nos rues sont trop souvent devenues des tuyaux à circuler bordés de barrières aveugles, de clôtures opaques, de volets fermés. » Ce constat constitue la base du travail de Nicolas Soulier, un architecte-urbaniste qui se consacre depuis une trentaine d’années à la réanimation de quartiers mornes et sans vie.

C’est une sorte d’énigme que Nicolas Soulier s’est d’abord attelé à résoudre : pourquoi une rue bordée de maisons habitées semble-t-elle inhabitée ? Où sont donc passés les habitants ? Les enfants qui jouaient dans la rue ? Les voisins qui se parlaient sur les pas de porte ?


« La première raison, massive, de cette disparition tient aux voitures qui ont envahi les rues. On leur a donné toute la place… Mais cela ne suffit pas à tout expliquer : dans d’autres pays, cette cause n’a pas forcément eu les mêmes effets », indique l’architecte qui croit davantage à une autre explication : « Il manque à la plupart de nos rues françaises un espace qui serve à autre chose qu’à circuler et stationner. Un entre-deux qui ne serait ni un trottoir, ni une piste cyclable, ni une place de parking, ni une route… »

Un espace qui serve à autre chose qu’à circuler et stationner


Bordure d'une rue de Fribourg, en Allemagne.

Quand on va par exemple à Brême ou à Fribourg en Allemagne, ou sur le continent nord-américain, on constate que les espaces en bordure de rue jouent un rôle essentiel dans la qualité de la rue et dans sa vitalité. On y trouve des aménagements très divers : un anneau pour attacher son vélo, un rangement pour ses poubelles, des plantes en pots, un banc, des chaises sur un perron, des vérandas accueillantes…

En France, ce type d’espace n’existe plus quand les façades des maisons donnent directement sur le trottoir. Et quand les façades sont en retrait, il tend à disparaître – à grands renforts de clôtures aveugles, de haies-barricades, de voitures garées…

Désintérêt national

Il est bien difficile de nommer ces espaces en France On les appelle parfois « jardins de devant » ou « cours sur rue » ou encore, dans les règlements d’urbanisme, « retraits d’alignement ». Mais avouez qu’il est difficile de se dire : « Je t’attends dans mon retrait d’alignement » !

Nicolas Soulier ayant constaté que c’est un facteur considérable de désintérêt et de méconnaissance pour la question, il propose d’utiliser un terme québécois : le frontage. « Ce mot efficace et utile permettrait aux habitants, aux urbanistes et aux élus de s’approprier le sujet. »

C’est quoi un frontage ?

Espace de bord de rue, accessible aux regards, le frontage devant une façade riveraine est cette part de la rue qui n’est ni circulée ni stationnée, et qui peut donc accueillir les usages de la vie riveraine et contribue à créer une ambiance, une identité et une plus-value qualitative à la rue. En voici quelques exemples...

La ligne de partage public-privé peut-être floue… L’espace du frontage est dans la rue, il est donc dans l’espace public.

Si le sol du frontage est dans la propriété riveraine privée, son entretien revient au propriétaire riverain. Ce dernier a tout intérêt à s’en acquitter : il en profitera lui-même pleinement, et chacun de ses voisins faisant de même, la rue prendra de la valeur.

Si le frontage est dans le domaine public,  la collectivité publique s’en occupe. Elle peut néanmoins autoriser les riverains à le faire, s’ils en font la demande. Et même prendre les devants en traçant des frontages, et en proposant aux riverains de les entretenir s’ils en ont envie. « Bien sûr dans le respect de règles à déterminer avec sagacité. Sachant que si ces règles sont trop contraignantes, cela ne fonctionnera pas, car il faut encourager, et non pas décourager les bonnes volontés. »

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L'auteur

Journaliste spécialisée dans les questions urbaines, Vanessa Delevoye est la rédactrice-en-chef d'Urbis le mag.