« En ville, les arbres sont nos meilleurs alliés »

Urbanisme
Lundi 18 octobre 2021

Des terrasses ombragées très prisées à Montpellier.




Architecte-paysagiste, membre d'honneur de la Fédération française du paysage, Caroline Mollie est l’auteur du livre « Des arbres dans la ville. L’urbanisme végétal ». Cette personnalité de référence dans le domaine du paysage déplore les mauvais traitements actuellement infligés aux arbres des villes au prétexte de l’urgence climatique. Selon elle, il est possible de répondre aux préoccupations environnementales en construisant un dialogue positif entre le minéral et le végétal, entre la ville et la nature, entre l’espace public et l’arbre. Interview.

- « Quel rôle peut jouer l’arbre dans la ville contemporaine ?


Caroline Mollie.

Aujourd’hui, les arbres sont nos meilleurs alliés pour résorber le gaz carbonique issu de la combustion des énergies fossiles. De plus, leurs ramures vigoureuses et élancées créent des lieux abrités, de bien-être et de convivialité extrêmement prisés en ville. Les citadins réclament la présence accrue d’arbres dans leur cadre de vie et louent, à l’unanimité, leur beauté. Les arbres peuvent incontestablement susciter de belles émotions… à condition que leur plantation et leur gestion soient inscrites dans un projet global et raisonné.

Par exemple, si aux prémices de chaque nouvel aménagement urbain, on se fixait pour objectif de conserver les arbres déjà présents sur l’espace concerné pour en faire la trame initiale du futur projet, ce serait idéal. Dans les faits, cela n’arrive quasiment jamais. Ce rapport de connivence, d’équilibre et de dialogue mutuel entre le végétal et le bâti – car l’un ne va pas sans l’autre en ville – me parait pourtant la meilleure façon de procéder.

Durant les Trente glorieuses, les arbres ont été sacrifiés au profit d’impératifs fonctionnels jugés supérieurs comme l’habitat, le travail, les déplacements ou les loisirs. La présence d’arbres était jugée inutile, voire gênante, en ville. Notre patrimoine végétal a commencé à souffrir à partir de là. Cette situation persiste aujourd’hui : on continue à maltraiter les arbres…

Comment se manifeste cette maltraitance que vous observez à l’égard des arbres ?

D’une part, dans certains comportements anciens qui perdurent. Dans les services techniques, la culture « infrastructures » prédomine toujours, même si des arboristes compétents (1) ont été embauchés. Je constate un très grand décalage entre les discours et les actes. Quand il faut faire passer la fibre par exemple, l’arbitrage n’est jamais en faveur de l’arbre.

Et puis certaines très mauvaises habitudes persistent, comme l’élagage systématique. Il faut que vous l’expliquiez bien à vos lecteurs, que vous l’écriviez en majuscules : l’élagage ne fait pas du bien aux arbres. Au contraire. Chaque fois que vous coupez une branche ou une racine, vous déséquilibrez le flux des sèves montantes et descendantes qui permettent à l’arbre de croitre. L’arbre met alors en place un plan de survie pour compenser ce déséquilibre : il crée de nouvelles branches (ou de nouvelles racines) à partir de ses plaies. Pour y parvenir, il est obligé de mettre en éveil des bougeons dormants situés sous son écorce. Il puise donc dans ses réserves vitales et amoindrit dans son espérance de vie. L’acharnement à survivre d’un arbre est phénoménal… Les gens croient que l’élagage fait du bien à l’arbre car ils voient ses branches repousser. Mais ils ignorent le prix que l’arbre a payé pour y parvenir : une vulnérabilité qui entrainera peut-être, 5, 10 ou 15 ans plus tard, sa mort. L’élagage crée des plaies par lesquelles les maladies peuvent entrer et proliférer à bas bruit durant plusieurs années…

Oliviers en pots à Marseille : une aberration dénoncée par Caroline Mollie.

Quelles sont les conditions idéales pour qu’un arbre s’épanouisse et qu’il devienne un bel adulte ?

Il faut considérer les arbres comme des êtres vivants. Qu’est-ce que cela veut dire ? Qu’on doit les traiter avec considération. Frédéric Ségur, le responsable des arbres à la métropole de Lyon répète "Le bon arbre, au bon endroit" à ses équipes. Je le rejoins tout à fait. On plante un arbre si et seulement les conditions sont réunies pour qu’il se développe et donne le meilleur de lui-même. C’est assez simple. Un arbre a besoin de terre pour développer ses racines et de place pour développer son feuillage. Il faut respecter sa physiologie : si vous avez un petit espace, plantez un petit arbre ; un grand espace, un grand arbre. Il vous revient d’en prendre soin les cinq premières années en l’arrosant et en le taillant un peu. Ceci étant dit, la suite est plutôt facile… Vous n’avez plus qu’une chose à faire : laisser cet arbre tranquille, ne plus y toucher !

Que pensez-vous des plans 10 000, 100 000 ou 1 million d’arbres comme à Bordeaux, que l’on annonce partout pour lutter contre le bouleversement climatique ?

Avant de vous répondre de façon argumentée, j’en profite pour rebondir sur votre précédente question. Les plans arbres donnent lieu à une hérésie que je veux dénoncer : les arbres en pots. On en voit de plus en plus, et partout. Pour qu’un arbre ait une incidence positive sur la qualité de l’air, il faut déjà qu’il devienne adulte. Tout ce qui se plante actuellement en bacs n’existera plus dans 3 ou 5 ans ! Tout sera à recommencer. A la place de quinze arbres rachitiques en bacs, mieux vaut planter deux ou trois arbres dans les bonnes conditions que je viens d’évoquer pour qu’ils se développent et que dans 20 ans, nos enfants bénéficient d’arbres aux couverts végétaux efficaces.

J’aime prendre l’exemple de deux villes, Milan et Melbourne pour illustrer mon avis sur le sujet des plans arbres. Melbourne plante depuis 2012 environ 3 000 arbres chaque année. Son objectif est de passer de 22% d’espaces arborés à 40 % d’ici 2040. Là-bas, ils ne raisonnent pas en nombre d’arbres plantés mais en jeunes arbres plantés au bon endroit qui vont dans le futur, développer de belles couronnes susceptibles de régénérer l’air au mieux et de dispenser le maximum d’ombrage. A l’inverse, Milan a annoncé en 2019 la plantation de 3 millions d’arbres d’ici 2030, ce qui revient à planter 100 000 arbres par an. Un tel rythme suppose une introduction massive et immédiate d’arbres déjà adultes et plantés en pots dans l’espace public, avec peu d’effets, à terme sur la régulation atmosphérique. L’exemple milanais est malheureusement le plus fréquent.

Ces plans arbres, menés en réaction à la peur légitime du bouleversement climatique constituent une vision à court-terme d’une inefficacité absolue sur le plan du végétal et du bien-être de l’humain dans la ville…

Le quai de la Fontaine, à Nîmes : une association réussie entre les arbres et le développement urbain datant du XVIIIe siècle.

Les micro-forêts urbaines tout aussi à la mode trouvent-elles davantage grâce à vos yeux ?

Depuis un an ou deux, on entend c’est vrai beaucoup parler des forêts Miyawaki. Je ne remets pas en question le principe de plantation, qui me parait sérieux. Je m’interroge davantage sur la pertinence d’appliquer une méthode de reforestation à une ville. Car la reforestation se pratique en forêt, pas en milieu urbain. En matière de compositions végétales, il existe un gradient entre la forêt primaire et le centre-ville dénué d’arbres. La forêt primaire se situe à une extrémité (c’est le milieu le plus végétal) et la ville à l’autre (c’est le milieu le plus minéral). Les compositions végétales habituelles de la ville sont des parcs, des jardins, des squares, des plantations d’alignement, des bosquets à la rigueur… Pas des forêts. Employer le mot de forêt me gêne car cela crée une image mentale d’oiseaux, de calme, de bon air… On n’aura rien de tout ça avec les forêts urbaines. C’est donc une tromperie vis-à-vis du public.

La forêt Miyawaki consiste à planter très densément, jusque cinq plants forestiers par m², et à ne plus rien toucher pendant 5 ans, date à laquelle on obtiendrait une forêt. Qu’obtient-on en réalité au bout de laps de temps ? Une espèce de massif embroussaillé dans lequel les chiens vont se soulager et les papiers gras s’amonceler, attirant les rats... Un lieu tout sauf accueillant pour les citadins. Est-ce cela qu’on veut pour nos villes ? Le végétal doit plutôt y accompagner l’architecture. Il n’est nul besoin de forêt pour améliorer la qualité de l’air et lutter contre les îlots de chaleur en ville : de grands et beaux arbres suffisent amplement.

La forêt Miyawaki peut être en revanche envisagée dans une zone en déshérence, une friche, à la condition d’un suivi régulier, avec des coupes et des choix successifs de conserver ou pas certaines essences, de manière à permettre l’accueil d’un projet futur. Comme une sorte de pré-verdissement.

En ville, Caroline Mollie défend davantage l'idée du parc arboré (ici à Sceaux) que de la forêt, un milieu peu accueillant pour les citadins.

Les villes doivent-elles privilégier les essences locales pour leurs plantations d’arbres ?

C’est un sujet qui se discute. Evidemment que les essences locales vont extrêmement bien s’adapter, bien mieux que les palmiers et les oliviers qu’on voit partout proliférer, même dans des villes où ils n’ont aucune chance de survie à terme. Mais utiliser uniquement des essences locales contribuent à banalisent les espaces publics des villes de la même manière que les palmiers en bord de mer. Les villes ont l’occasion, à travers le végétal, de se forger une identité qui leur est propre. Voilà pourquoi l’injonction aux essences locales m’énerve un peu. La curiosité par rapport au végétal et à son acclimatation existe depuis toujours. C’est à l’introduction d’espèces lointaines que nous devons la majorité de nos arbres de ville. Ainsi le platane commun que nous connaissons est un hybride du platane d'Occident (Amérique du Nord) et du platane d'Orient (ouest de l'Asie, sud-est de l'Europe). La palette végétale mondiale n’a pas encore été totalement explorée. Il est possible d’introduire de nouvelles plantes pour créer la surprise dans nos espaces publics. Cette curiosité botanique est un plaisir dont ne doivent surtout pas se priver les villes ! »

(1) Dans les années 80 et 90, Caroline Mollie a été en charge, au ministère de l'Environnement, d'un programme de protection et de réhabilitation de l'arbre d'ornement. Elle a contribué à mettre en place une formation d’élagueur doux puis une formation d’arboriculteur. Dès lors, certaines villes se sont dotées de ces compétences et de services dédiés à l’arbre. L’une des missions de ces services étant de dialoguer avec les services techniques chargés de la voierie, de l’équipement routier pour leur expliquer comment traiter le patrimoine existant et celui à venir.

 

Trois lectures pour approfondir

Continuer à découvrir le travail de Caroline Mollie à travers cet article paru sur le site Internet de PAP (Paysage de l’après-pétrole). Caroline Mollie y expose longuement et de façon très accessible son amour des belles frondaisons.

Elargir votre point de vue sur la forêt Miyawaki en parcourant « De quoi se compose exactement la forêt urbaine ? », un article signé Serge Muller, chercheur à l’Institut de systématique, évolution, biodiversité.

Enfin, vous procurer « Des arbres dans la ville. L’urbanisme végétal », paru en 2010 chez Actes Sud et réédité l’année dernière.

L'auteur

Journaliste spécialisée dans les questions urbaines et les enjeux d'aménagement des villes de demain, Vanessa Delevoye est la rédactrice-en-chef d'Urbis le Mag.