Art dans l’espace public : plaisir d’être en ville, joie de se sentir en vie

Art
Jeudi 02 septembre 2021

Willi Dorner, Bodies in urban spaces, ZAT Montpellier (2010).




Directeur artistique et urbaniste culturel, responsable du master « Projets culturels dans l’espace public » à l’Ecole des Arts de la Sorbonne (Paris 1), où il est professeur associé, Pascal Le Brun-Cordier porte un regard acéré sur la façon dont l’art peut enrichir l’espace public tout en le troublant, générant à la fois chez les citadins des imaginaires et des prises de conscience aussi essentiels que salvateurs pour vivre et vibrer. Interview.


Pascal Le Brun-Cordier.

- « L’art relève-t-il d’un besoin essentiel pour les citadins ? Quelle est son utilité, quel est son rôle dans l’espace public ?

Il me parait essentiel qu’il y ait dans nos villes des possibilités d’écarts, des surprises, des courts-circuits poétiques, des occasions de vertige, d’enchantement et de questionnement. Les imaginaires inédits, troublants, inspirants agencés par les artistes dans l’espace public nous placent dans des situations intéressantes de rupture avec nos routines quotidiennes. Les artistes ne sont évidemment pas les seuls à avoir ce pouvoir… mais il me semble que leur travail constitue l’une des modalités de fabrique de l’urbanité les plus riches car les artistes ont cette capacité à prendre appui sur le réel pour forger des images, des objets, récits ou spectacles dont la singularité saura transpercer la trame de l’ordinaire urbain. Ces créations contextuelles, celles qui se greffent sur l’espace public et dialoguent avec lui, vont à la fois parvenir à le troubler et parfois à l’enrichir.

Je pense à plusieurs réalisations. Les « togobancs » de Claude Ponti dans le jardin des plantes de Nantes : ce sont des bancs détournés, dont la forme habituelle a été légèrement transformée, étirée, courbée ou augmentée.

Claude Ponti, Banc géant (2019).

Banc de Jeppe Hein.
Banc de Jeppe Hein.

Les « modified social benches » (à traduire de façon littérale par bancs sociaux modifiés) de Jeppe Hein offrent aussi des variations surprenantes de ce classique du mobilier urbain en remodelant des assises circulaires ou incurvées qui surprennent et favorisent de nouvelles manières de voir la ville et d’être avec les autres. On passe de l’ultra ordinaire à l’extraordinaire.


Banc délirant, Pablo Reinoso, Chaumont-sur-Loire (2012).

Enfin, les bancs de Pablo Reinoso, dont une partie est tout à fait normale tandis que l’autre se voit doté d’extensions en forme de spaghettis qui s’enroulent et se spiralent de manière folle. Ces trois exemples préservent la valeur d’usage : les bancs sont bel et bien utilisables, tout en nous faisant basculer dans un autre monde, en quelques secondes, comme dans Alice au pays des merveilles.

Pour bousculer l’imaginaire, les créations éphémères sont particulièrement puissantes. C’est précisément leur apparition dans l’espace public, puis leur disparition, qui génèrent l’effet de surprise. Là encore, plusieurs exemples me viennent en tête. L’installation des Frères Ripoulain « Calder Pillar » (clin d’œil à la marque de travaux publics Caterpillar et à l’artiste plasticien Calder) est un mobile géant auquel est accroché du matériel de chantier – des engins, des tuyaux, des palissades. Et puis, impossible de faire l'impasse sur le street-art, une forme d’art souvent très contextuelle : les fresques peuvent épouser la forme d’un bâtiment, répondre au paysage alentours, tenir compte de la position de celui qui va regarder l’œuvre…

Calderpillar, ZAC Renaudais, Betton (2013).

Dans le champ du spectacle vivant, on peut citer le chorégraphe Willi Dorner, dont la mythique performance "Bodies in urban spaces" (corps dans lespace public) consiste à placer, durant quelques minutes, les corps habillés de couleurs vives des danseurs dans le décor urbain, souvent dans des espaces interstitiels improbables, que Georges Pérec appellerait infra-ordinaires. Ici, les singularités de l’urbain sont toujours révélées.

- Lespace public offre-t-il une place suffisante à lart aujourdhui ?

La création artistique peut "prendre place" partout en y étant invitée ou pas, dans un esprit consensuel ou plus dérangeant. Je pense aux interventions récentes du performer Gilbert Coqalane dans un Buffalo Grill ou à la Bourse du commerce de François Pinault. Ce qui me semble important, c’est que l’on favorise une diversité de formes artistiques et d’esthétiques, et pas uniquement dans les grandes villes. Et aussi que l’on favorise des démarches d’urbanisme culturel, visant une transformation effective des espaces de vie, avec la contribution des gens qui y vivent.

Ces derniers mois, le Covid a compliqué la création artistique relevant d’une commande politique ou associative, dans le cadre des festivals par exemple : une certaine frilosité est apparue, on a assisté à des enchaînements d’annulations d’événements, parfois incompréhensibles, comme à Aurillac cet été. Ces dernières années, la crainte d’attentats avait déjà freiné, compliqué voire neutralisé le spectacle vivant dans l’espace public. Concernant les arts visuels, l’engouement en revanche ne faiblit pas : beaucoup de commandes continuent à être passées à travers des programmes comme "Le Voyage à Nantes", "Un été au Havre", "Embellir Paris", "Bien urbain" à Besançon…

L’intérêt pour l’art dans l’espace public augmente aussi du côté des aménageurs et des promoteurs qui cherchent à associer à leurs programmes d’aménagement des artistes ou des structures culturelles, parfois uniquement pour des effets d’image, parfois aussi pour mieux penser leurs programmes et favoriser des urbanités singulières et intéressantes. On peut citer l’exemple fameux et récent des Grands Voisins à Paris sur le site de l’ancien hôpital Saint-Vincent de Paul où l’occupation et l’activation temporaire du lieu, entre 2015 et 2020, avant le démarrage de travaux, avaient été confiées à trois associations dont l’une à vocation artistique et culturelle, Yes We Camp.

- Pour évoquer ces projets de territoire qui mêlent dimension urbaine et dimension artistique, vous employez un terme qui vous est cher, celui durbanisme culturel. De quoi sagit-il ?

C’est un urbanisme qui envisage la puissance et la finesse de la création artistique et la profondeur de la dimension culturelle dans les différentes phases de la fabrique urbaine officielle, pour les interroger et les enrichir, comme en dehors des processus institutionnels de la production urbaine (pour agir sans attendre, comme avec l’urbanisme tactique institutionnel ou pirate) afin de faire advenir des urbanités vivables (soutenables et hospitalières), vivantes (animées et politiques) et vibrantes (désirables et inspirantes). Voilà ma définition de cet urbanisme que nous sommes quelques-uns à pratiquer ici et là.

Au moment du diagnostic, on peut ainsi associer les artistes pour détecter des usages latents, des singularités ou des potentiels non identifiés du territoire et établir ce que l’on pourrait appeler un diagnostic sensible. Les résidences artistiques permettent de mener un travail d’identification fine des caractéristiques paysagères, poétiques ou des dynamiques sociales et culturelles qui constituera matière à idées pour les concepteurs d’aménagements. Le temps de la concertation est aussi un moment intéressant pour impliquer des artistes et des acteurs culturels dans le but d’associer les usagers du lieu et la population dans sa diversité, de façon plus large et plus démocratique que ne le font les processus de concertation classiques, en favorisant parfois des processus d’empouvoirement permettant de sortir des logiques de concertation factice. Le temps de la conception – qu’il s’agisse de concevoir un arrêt de tramway, une place ou un espace de jeu pour enfants – s’avère également propice à l’intervention artistique : tous ces aménagements peuvent être imaginés avec des artistes en lien avec des habitants. Le temps de la transition, ce temps mort du projet urbain, dans l’attente d’une démolition ou d’une construction, peut également être activé par l’intervention artistique et l’action sociale et culturelle, pour expérimenter d’autres manières de faire ville. Le raisonnement vaut pour le temps du chantier et celui de la livraison (cf. pour plus de précisions sur ce sujet : Pascal Le Brun-Cordier, Des artistes créateurs d’urbanité, revue Klaxon #11, pages 5-22, à télécharger gratuitement : http://www.cifas.be/fr/download/klaxon).

- Lintervention artistique constituerait donc une forme de plus-value pour lurbanisme ?

L’intervention artistique peut en effet faire advenir des urbanités enrichies et plus singulières, qui parfois font écho à la "beauté civile" dont parle si bien l’urbaniste peintre et poète italien Giancarlo Consonni (La Beauté civile. Splendeur et crise de la ville, Editions Conférence, 2021). Dans l’espace public, les formes de standardisation sont nombreuses comme on sait. L’intervention artistique façonne au contraire des espaces inédits qui, par définition, n’existeront pas ailleurs. Voilà qui est précieux. L’art a l’ambition de la singularité, de l’étrangeté qui parfois dérange, de la poésie, de relations inédites à soi, aux autres et au monde que nous recherchons tous et toutes : ce sont autant d’éléments qui donnent à la ville une épaisseur, une saveur, une texture incomparables. Un des buts de la fabrique urbaine est bien de mobiliser tous nos sens, esthétiques et sociaux, afin d’augmenter notre qualité de vie et notre sentiment d’être vivant. Le plaisir d’être en ville et de se sentir en vie, mais aussi membre d’une communauté solidaire et hospitalière ! N’est-ce pas essentiel pour les citadins ?

H5, Paris, Renaissance Forney (2007).

Enfin, l’art a enfin une capacité à réagencer et à redéployer l’espace public qui est proprement politique. Je pense à ces œuvres qui provoquent le débat, qui ne flattent pas la ville mais au contraire la heurtent, révélant une facette moins aimable de ce qu’elle est. Il y a quelques années, à Paris, le collectif de graphistes H5 a posé de faux panneaux de chantiers annonçant qu’une bibliothèque installée dans un hôtel particulier, classé monument historique, allait être transformée en hôtel de luxe. Sur les panneaux de chantier (photo ci-dessus), on pouvait voir des images – totalement fictives – du projet : des façades dorées clinquantes, un héliport intégré… L’hôtel particulier était totalement défiguré. Le but était de dénoncer la privatisation de la ville, son enlaidissement par les star-architectes au nom de l’économie touristique, l’accroissement de la "métropole barbare" inhumaine et "inurbaine" et de provoquer un débat. Cela a fonctionné. Les associations de riverains ont réagi. Peut-être aurait-il fallu faire de même avec les consternantes et bien réelles tours Duo de Jean Nouvel ? »

 

Willi Dorner, Bodies in urban spaces.
Willi Dorner, Bodies in urban spaces.

Pascale Le Brun-Cordier conseille deux sites sur le sujet "art et espaces publics" :

Klaxon n’est plus mais son site internet permet encore de télécharger les anciens numéros de cette revue entièrement dédiée à la création artistique dans l’espace public, dont Pascal Le Brun-Cordier fut le rédacteur-en-chef.

Villes in vivo, un programme de rencontres et d’ateliers où se croisent des professionnels et des étudiants du champ de l’art et de l’urbanisme, au Québec et en France.

L'auteur

Journaliste spécialisée dans les questions urbaines, Vanessa Delevoye est la rédactrice-en-chef d'Urbis le mag.