Design actif : Blois fait le bilan

Urbanisme
Jeudi 01 décembre 2022

Marquages au sol autour du groupe scolaire Yvonne-Mardelle – Olympe-de-Gouges à Blois.




Depuis la rentrée de septembre, la ville de Blois expérimente le design actif aux abords de trois de ses groupes scolaires. Différentes séries de motifs peints ont été apposées au sol par l’entreprise PALM dans l’objectif de sécuriser les traversées piétonnes et les déplacements des cyclistes. Les automobilistes ont-ils levé le pied en voyant ces marquages colorés ? En d’autres termes, le design actif fonctionne-t-il à Blois ?

L’idée a d’abord germé dans les cerveaux du service communication de la ville de Blois : « Nous avions identifié le design actif comme un outil possible dans un guide interne intitulé Comment façonner une ambiance en ville en nous inspirant de réalisations aux quatre coins du monde », indique Benoît Colin, son directeur. « Lorsque le problème de la vitesse s’est posé dans plusieurs rues où se trouvaient des écoles, nous avons sauté le pas. Pour la mise en œuvre et la conception des motifs, nous avons choisi de faire appel à PALM (pour Peint à la main) car encore peu d’entreprises possèdent ce type d’expertise en France. »

Camille Le Tallec, chef de projet senior chez PALM, témoigne pour sa part de la montée en puissance du design actif dans son travail quotidien : « On a commencé petit, avec des bailleurs, sur des commandes qui visaient à inciter les gens à se garer mieux dans les parkings de logements collectifs. On nous a sollicité sur des peintures d’escaliers, pour donner envie aux gens de les emprunter plutôt que de prendre l’ascenseur. Nous avons aussi peint des box à vélos pour que la fonction d’entreposage des vélos soit plus évidente. Aujourd’hui, les commandes portent sur des chantiers nettement plus importants. Les villes font appel à nous principalement pour des mises en peinture de terrains de sport. »

Passage piéton à Blois.

La volonté de Blois d’utiliser la peinture pour sécuriser les déplacements des piétons et des cyclistes aux abords de plusieurs écoles a constitué un nouveau challenge pour l’entreprise. « Nous avons travaillé sur trois rues, toutes très rectilignes, ce qui incite les automobilistes à la vitesse, d’autant que la présence d’écoles n’était pas très visible. La ville nous a demandé de réfléchir à des marquages au sol fonctionnant comme des signaux d’alerte adressés aux conducteurs afin qu’ils ralentissent », relate la chef de projet.

Envoyer aux automobilistes un message clair

« Pour ces trois groupes scolaires, nous avions observé des comportements de vitesse excessive au volant, des stationnements anarchiques auxquels il fallait mettre un terme… Nous voulions envoyer aux automobilistes un message clair : la voie publique ne leur appartient pas ; ils doivent la partager avec des piétons, parents et enfants, des cyclistes qui y sont prioritaires. A nos yeux, ce message ne pouvait passer que par une mise en valeur des passages piétons et des voies cyclables », précise Benoît Colin.

Vue globale d'une des trois réalisations de PALM à Blois.

La collectivité s’est positionnée, dès le départ, dans une logique d’expérimentation : « Nous avons opté pour de la peinture autoroutière, dont la durée de vie est estimée à trois ans (voir interview plus bas), pour un coût raisonnable de 50 000 euros, car nous souhaitions voir si cela fonctionnait et examiner les résultats obtenus au cas par cas, dans chaque rue. »

Pour juger de l’efficacité des peintures, des mesures de vitesse ont évidemment été effectuées : « Nous avons constaté que dans les trois rues, les voitures roulaient toutes en deçà de la limitation à 30 km/h ». Aucune mesure de vitesse n’avait malheureusement été menée avant : « C’est notre seul regret mais nous étions pressés par le temps et l’urgence de parvenir à réaliser ces chantiers durant l’été, avant la rentrée de septembre ».

65% des parents ont réduit leur vitesse

Un questionnaire adressé à tous les parents d’élèves des groupes scolaires concernés permet cependant d’avoir une idée plus précise de l’efficacité des marquages. « Celui du groupe scolaire Yvonne-Mardelle – Olympe-de-Gouges se détache un peu du lot en termes de résultats : 65% des parents déclarent avoir réduit leur vitesse et 76% estiment que la sécurité des enfants, des cyclistes, des piétons se trouve renforcée. Concernant les deux autres groupes scolaires, Charcot et Foch, les pourcentages sont un peu moins élevés, mais restent très positifs. Si tous les marquages semblent efficaces, un type de marquage fonctionne donc mieux que les autres », explique Benoît Colin.

Rétrécissement visuel de la chaussée par la peinture : une solution jugée efficace.

De quel type de marquage s’agit-il ? « D’une rue où la peinture au sol réduit visuellement la largeur de la voie dévolue aux automobiles (photo ci-dessus). Une voie cycliste à contre-sens a été également formalisée en couleur, ce qui n’est pas le cas ailleurs. »

Il semble également que les motifs fins fonctionnent moins bien. « La comparaison des résultats entre les groupes Charcot et Foch nous donne laisse penser que les aplats massifs de couleurs pourraient montrer de meilleurs résultats que des motifs fins », résume Benoît Colin.

Perte d'effet ?

La question d’une habituation possible des automobilistes à la présence des marquages au sol, et à une perte d’effet progressif sur la modération de la vitesse, est également posée : « Nous regarderons l’évolution de la situation au fil du temps. Nous nous situons dans une optique de tests grandeur nature : en fonction des résultats, nous choisirons de rendre ces motifs pérennes, de les modifier ou de les laisser s’effacer. A court-terme, nous comptons identifier d’autres écoles et poursuivre l’expérimentation ailleurs, en variant les motifs et les outils. Le marquage au sol n’est l’unique solution pour apaiser les usages : nous n’excluons pas de recourir selon les cas à un arsenal d’outils plus classiques comme les ralentisseurs… »

Pour obtenir la synthèse de l'étude menée par la Ville de Blois sur ses rues en design actif : benoit.colin@blois.fr

INTERVIEW TECHNIQUE

Quentin Clément de Colombières est l’un des cofondateurs de Monsieur Peinture et de Peint à la main (PALM), deux entités du groupe Cromology (connu pour ses marques Tollens et Zolpan). Urbis le Mag l’a questionné sur les aspects techniques des marquages au sol : durée de vie, nettoyage, techniques de pose…


Quentin Clément de Colombières.

- « En matière de marquage au sol, de quelles solutions techniques dispose-t-on pour obtenir des couleurs qui tiennent longtemps et vieillissent bien, malgré le passage de véhicules ?

Pour répondre à ce type de demande, on dispose d’une catégorie de produits appelée « résine ». Il s’agit d’un mélange de deux composants qui, par un phénomène chimique de polymérisation, permet d’obtenir un produit qui accroche bien sur les supports et qui tient facilement au-dessus de 5 ans, même avec un passage de véhicules. Ces produits-là ne peuvent cependant s’appliquer partout. L’expertise technique est cruciale avant toute réalisation. Que peut-on mettre, quel est le résultat attendu, quel est le budget disponible ? Il s’agit de tenir compte de ces trois dimensions pour faire le bon choix. Ces résines sont couteuses ; leur application relève d’un processus complexe. A Lille, sur la place Jacques-Febvrier qu’il a fallu entièrement peindre en bleu (Urbis le Mag reviendra sur cet exemple précis dans un prochain article), on a d’abord entièrement poncé le sol pour le rendre propre. Deuxième étape, on a dépoussiéré. Ensuite, on a coulé une sous-couche à l’aide de grosses raclettes puis deux couches de finition de résine. Ce type de travail est long, fastidieux et nécessite de la main d’œuvre. Sur cette place, on a joué l’aplat massif de couleur mais la réalisation de motifs fins est évidemment possible. C’est ce que nous avons fait à Blois. Les motifs fins nécessitent d’utiliser de nombreuses couleurs et une organisation quasi militaire lors de l’application : les résines couleurs ont un temps d’application limité à 2h. Si cela semble contre-intuitif, la résine est une solution plus écologique que la peinture autoroutière classique qui s’abime également plus rapidement.

- La résine est également plus chère. Quels sont les prix pratiqués ?

Les prix de la résine s’expriment au m². Une seule couleur appliquée sur 10 000 m² coutera moins cher au m² que 25 couleurs sur 100 m². La peinture achetée en grand volume coûte nettement moins cher d’une part. Quand on fait un aplat d’une seule couleur, cela coûte environ 70 euros le m² car il n’y a aucun travail de motif. Avec des motifs, les prix montent et on atteint 100 à 150 euros le m². Certains pigments coûtent plus cher. Notamment les bleus. Les solutions temporaires destinées à durer quelques semaines coûtent environ 30 euros le m² : elles sont utilisées pour réaliser un marquage au sol relevant d’un test, de l’urbanisme tactique, ou en attente d’un chantier qui doit démarrer par exemple.

Exemple de mécénat artistique avec H&M à Paris.

- Cette résine glisse-t-elle ? Est-elle aisément nettoyable ?

La résine ne glisse pas : on y met de la silice afin de recréer un aspect rugueux qui évite au support de glisser. Elle a un aspect brillant, un peu crissant. Son nettoyage est très facile. Il faut juste éviter les brosses métalliques. A Lille, on a fait une réunion avec le service propreté pour expliquer que les disques des brosses nettoyantes devaient impérativement être en plastique sous peine de fragiliser le support en créant des points de faiblesse. Car une fois un point de faiblesse créé, il y a risque de fissure, d’entrée d’eau et de gel.

- Quelles grandes tendances de la peinture dans l’espace urbain observez-vous ?

On nous sollicite de plus en plus pour des mises en blanc de toits de bâtiments, de hangars dans le but d’y abaisser la température l’été. Plusieurs études font aussi le lien entre couleurs et températures ressenties. Dans l’ouvrage « L’étonnant pouvoir des couleurs », on peut lire comment notre métabolisme réagit aux différentes couleurs. La peinture artistique et décorative pourrait devenir un moyen d’obtenir des résultats « techniques » dans l’avenir.

Je crois aussi beaucoup au développement du brand urbanism. La place des panneaux publicitaires est aujourd’hui remise en question dans de nombreuses villes. Or les marques, elles, ont toujours besoin de communiquer et d’annoncer. Une nouvelle façon de le faire réside dans le mécénat artistique. Dans un contexte budgétaire contraint, c’est une solution encore peu explorée par les collectivités. De grands projets commencent à être financés par les marques dans l’espace public. Il s’agit de restaurations de façades, de voiries, de terrains de sport. Nous avons réalisé des projets de ce type pour H&M, Uniqlo, Renault… La marque finance la rénovation et le projet artistique en échange de visibilité. Notre travail pour H&M (photo ci-dessus) a par exemple consisté à peindre une œuvre très grand format sur un pignon d’immeuble du 11ème arrondissement à Paris. Le logo de la marque a été apposé le temps d’une campagne photo, puis effacé. L’œuvre est restée. »

L'auteur

Journaliste spécialisée dans les questions urbaines et les enjeux d'aménagement des villes de demain, Vanessa Delevoye est la rédactrice-en-chef d'Urbis le Mag.