Dunkerque : le bus gratuit séduit les automobilistes

Le labo du bus gratuit
Mercredi 05 juin 2019




L’étude scientifique menée durant un an à Dunkerque sur les effets de la gratuité livre enfin ses tout premiers résultats. Les chiffres relatifs au report modal – le changement d’un mode de transport pour un autre – étaient particulièrement attendus. Ils sont sans appel : la voiture particulière est le mode de transport le plus délaissé par les nouveaux usagers du bus gratuit.

Mesurer les effets concrets de la politique de transport menée à Dunkerque et placer la gratuité au cœur d’un véritable débat scientifique, c’est l’objectif des chercheurs de l’association VIGS qui dévoilent aujourd’hui quelques-uns des résultats de l’étude engagée voilà 9 mois.

D’où viennent ces résultats ?

Durant les mois de mars et avril, de nombreux usagers des bus dunkerquois ont été interrogés par 12 enquêteurs afin de savoir ce que le bus gratuit avait changé dans leurs habitudes de mobilité. « Au final, 2 000 questionnaires ont été complétés. C’est un nombre permettant d’obtenir des résultats significatifs sur le plan statistique et scientifique », indique Maxime Huré, enseignant-chercheur et président de l’association VIGS.

50 % des usagers ont changé leurs habitudes


Premier chiffre issu de cette phase d’enquête quantitative : 50 % des usagers du bus ont changé leurs habitudes. La moitié des 2 000 personnes interrogées déclarent en effet utiliser « plus souvent » ou « beaucoup plus souvent » le bus depuis la mise en place du nouveau réseau gratuit. L’autre moitié n’a pas changé ses habitudes (il s’agit principalement d’usagers qui utilisaient déjà de façon régulière l’ancien réseau en tant qu’abonnés).

La gratuité, élément déclencheur pour 80 % des nouveaux usagers

Couplée à la gratuité, l’efficacité du nouveau réseau et de ses cinq lignes Chrono à dix minutes de fréquence s’avère un puissant moteur de changement. Le « choc psychologique » causé par la gratuité donne une ampleur inédite au choc d’offre que constitue en soi ce réseau totalement remodelé.

A Dunkerque, 80% des nouveaux usagers désignent la gratuité comme le principal élément déclencheur de leur changement d’habitude : ils citent des raisons économiques ou évoquent des notions liées à la simplicité, la liberté que représente une telle mesure.

Qualité et gratuité sont indissociables pour atteindre l’objectif de doubler la part modale du bus dans cette agglomération culturellement très attachée à la voiture.

Une hausse de fréquentation majeure et continue


Ce premier rendu des chercheurs intervient dans un contexte de hausse de fréquentation significative et continue depuis l’instauration de la gratuité le 1er septembre 2018 : + 57 % en semaine ; + 115 % les week-ends.

Les chiffres de 2019 disponibles au moment de la rédaction de cet article font, eux, état d’une augmentation supérieure : + 65 % en semaine ; + 125 % les week-ends (période du 1er janvier au 12 mai).

La tendance s’avère encore plus marquée sur la période du 25 février au 12 mai – qui coïncide avec le carnaval, un événement local incontournable durant lequel un nombre massif d’habitants se déplacent pour se rendre à des bandes, des chapelles ou des bals : + 72 % de hausse moyenne de fréquentation la semaine et + 144 % les week-ends.

Sur les territoires où elle a été adoptée seule, la gratuité ne produit pas des effets aussi impressionnants. A titre d’exemple, le réseau de bus de l’agglomération niortaise, gratuit depuis septembre 2017 sans amélioration de l’offre, connait une hausse de fréquentation de l’ordre 30 %. Seule, l’amélioration de l’offre ne permet pas non plus d’espérer un afflux aussi rapide, massif et ininterrompu de nouveaux usagers que celui constaté à Dunkerque. Ainsi, à Amiens, l’instauration de 4 lignes de bus payantes à haut niveau de service affiche l’objectif d’une augmentation de 28 % de la fréquentation.

48 % des nouveaux usagers du bus prennent moins leur voiture

Les chercheurs ont voulu savoir, en interrogeant spécifiquement les nouveaux usagers (la moitié des répondants pour rappel), quel mode de transport le bus gratuit venait-il remplacer : 48 % ont répondu « la voiture ou un deux-roues motorisé ».

« Rapporté au total des usagers interrogés, 24 % réalisent en bus des trajets qu’ils effectuaient auparavant en voiture », explique Claire-Marine Javary, chargée de mission VIGS.

« Comme cela avait d’ailleurs été observé à Châteauroux, à Dunkerque, ce sont aussi les automobilistes qui sont, de loin, les plus incités à utiliser les transports gratuits en cœur d’agglomération. Les piétons et les cyclistes sont beaucoup moins influencés et changent moins leurs habitudes », précise Maxime Huré.

Et le vélo alors ?


Les usagers du bus gratuit citent en effet beaucoup moins le vélo que la voiture comme un mode de transport qu’ils auraient délaissé : seuls 5,7 % déclarent utiliser le bus pour des trajets qu’ils réalisaient auparavant à vélo.

Les chercheurs de VIGS soulignent le contexte spécifique d’une pratique cycliste peu développée dans l’agglomération dunkerquoise : 2 % seulement des déplacements y sont effectués à vélo (chiffres issus de l’enquête déplacement grand territoire Flandre-Dunkerque 2015). Cette part demeure très faible, même sur de courtes distances.

L’analyse des comptages au sol réalisés par la communauté urbaine depuis 2012 démontre également une forte influence de la saisonnalité : de mai à octobre, l’usage du vélo est supérieur à la moyenne annuelle. Un écart de 224 % est observé entre la fréquentation au mois le plus faible (février) et le mois le plus fort (juillet) ! Selon les associations de cyclistes, les usages du vélo sur le territoire de la CUD sont majoritairement des pratiques de loisirs et de sport. A noter qu’un grand plan vélo (création de parkings sécurisés, maillage des pistes cyclables, voies vertes…) visant à développer la pratique a été lancé à l’échelle de l’agglomération en avril dernier.

L’usager du bus est aussi un marcheur…

Ils sont 10,5 % des usagers à déclarer réaliser en bus des trajets qu’ils faisaient auparavant à pied. Le bus gratuit inciterait-il les habitants à abandonner la marche ? L’examen des réponses des 2 000 personnes enquêtées démontre en fait… le contraire.

En effet, si 68 % des usagers du bus déclarent n’avoir pas changé leurs habitudes en matière de marche, une part significative déclare en revanche marcher… plus qu’avant. Ils sont 20 % à l’avoir constaté.

Parmi eux, on retrouve beaucoup d’anciens adeptes de la voiture individuelle qui constatent que le bus gratuit a aussi fait d’eux des piétons. Ils marchent jusqu’à l’arrêt le plus proche de leur domicile, puis jusqu’à leur travail, reprennent un bus dans le but d’effectuer une course ou de manger dans le centre-ville, regagnent à pied un autre arrêt pour rentrer chez eux… Leurs dires font état d’une pratique de la ville beaucoup moins sédentaire qu’auparavant !

Quid des usagers qui déclarent marcher moins ?


Les profils des usagers déclarant marcher moins seront analysés avec attention par les chercheurs dans la suite de l’étude. Ces moindres marcheurs semblent correspondre à une grande diversité de cas.

Certains déclarent désormais utiliser le bus pour un ou deux arrêts pour éviter la pluie, quand ils sont chargés ou bien fatigués. Des collégiens et des lycéens évoquent un effet d’opportunité, le bus passant par-là pile au bon moment. Enfin, des travailleurs exerçant des emplois à la pénibilité avérée font part de leur soulagement, comme Christine : « Je prends le bus pour aller au travail, alors qu’avant j’y allais à pied. C’était 15 minutes à peu près, ça se fait, donc je n’avais pas pris d’abonnement, je pensais que ce n’était pas la peine. Maintenant j’y vais en bus, c’est beaucoup mieux, parce qu’après, je suis debout tout le temps, je suis agent d’entretien. Prendre le bus, ça me fait du bien ».

Ces effets inattendus du bus gratuit – Verbatim d’usagers

Ils ne représentent évidemment pas la majorité des usagers du bus interrogés mais leurs témoignages montrent que le bus gratuit fait bouger les lignes dans une agglomération ouvrière culturellement très attachée à la voiture.

Philippe, retraité, n’a pas racheté de voiture quand la sienne a rendu l’âme en 2018 : « Ma voiture était vieillissante, elle demandait des réparations importantes, je l’ai abandonnée car je me suis dit : le nouveau réseau arrive, je vais voir comment ça se passe, voir si je la renouvelle, si j’en achète une autre. Au final, je n’en ai pas besoin, je fais tout en bus et à pieds. L’utilisation du réseau me permet de ne pas la renouveler. J’ai un camping-car pour voyager une partie de l’année, ici il reste au garage, mais si jamais vraiment j’ai besoin d’être dépanné pour aller plus loin par exemple, je sais que je peux le sortir. Ce qui arrive rarement ».

De nombreuses personnes enquêtées expliquent aussi que l’usage du bus gratuit leur a permis de donner ou de prêter leur véhicule à leur enfant jeune adulte, parce qu’il doit aller travailler ou faire des études dans un lieu qui n’est pas accessible en transport en commun.

Enfin, chez certains jeunes interrogés, le nouveau réseau de bus gratuit permet de retarder le passage du permis, ou rend moins indispensable l’acquisition d’une voiture. Laure raconte : « Ma cousine, elle a commencé à passer le permis, elle l’a raté, et elle a lâché l’affaire parce qu’elle a trouvé un travail et que le bus arrive devant chez elle, et devant son travail, et que c’est gratuit. Ses parents ne sont pas hyper contents ».

 

Méthodologie


Les résultats dévoilés dans cet article sont issus de la phase quantitative de l’étude globale d’une année menée par l’association de chercheurs VIGS à Dunkerque.

Menée en mars et en avril 2019, cette enquête quantitative a ciblé le cœur de l’agglomération, qui concentre le plus grand nombre d’emplois, d’habitants et d’offre de commerces. Cette zone dense, bien desservie à la fois par les routes, le réseau de transports, les pistes cyclables et les stations DK Vélo, place les usagers en situation de « choix modal », ce qui permet d’étudier les effets de la gratuité du réseau sur les habitudes de déplacements et sur les autres modes.

Les usagers du nouveau réseau gratuit ont été interrogés aux arrêts et dans les bus, principalement au niveau du pôle d’échange de la gare et de la place Jean-Bart, points par lesquels passent l’ensemble des lignes Chrono et des lignes directes (sauf la ligne C5).

Au total, 2 000 usagers des bus ont été interrogés, ce qui représente un échantillon significatif permettant d’obtenir des résultats statistiquement pertinents. Le questionnaire a été administré en semaine, du lundi au vendredi en période scolaire (de 7h à 19h30), entre le 13 mars et le 30 avril 2019. Le volume d’usagers interrogés a été réparti en fonction de la fréquentation moyenne par jour et par créneaux horaires, afin d’inclure la diversité de profils et de pratiques des transports (domicile-travail, domicile-école, heures creuses, loisirs…). Toutefois, l’enquête porte sur les pratiques générales des usagers, donc inclut potentiellement les changements d’habitude en dehors de ces périodes (week-ends et vacances par exemple).

L’administration des questionnaires a été réalisée « en face à face » par 12 enquêteurs, dont 10 étudiants de l’Institut du travail social de Grande-Synthe, en stage de « diagnostic social et territorial » au sein de l’Agur.

NB : Les résultats complets de l’étude VIGS seront disponibles en septembre 2019.

L'auteur

Journaliste spécialisée dans les questions urbaines, Vanessa Delevoye est la rédactrice-en-chef d'Urbis le mag.