Enfants dans l’espace public : enquête sur une disparition

Sociologie urbaine
Mardi 17 mai 2022




Où sont passés les enfants ? Dans les rues de nos villes, combien en croise-t-on, cartables sur le dos, et rentrant de l’école ? Combien sont-ils à avoir l’autorisation parentale de jouer dans la rue ? De faire quelques courses dans un magasin proche de leur domicile ? Bien peu. Et même, de moins en moins. Clément Rivière, maître de conférences en sociologie à l’université de Lille, s’est penché sur la façon dont les parents du début du 21ème siècle encadrent les pratiques de leurs enfants dans l’espace public. Récemment publié aux Presses universitaires de Lyon, son travail met en lumière les mécanismes à l’œuvre dans la fabrication des « enfants d’intérieur ». De quoi donner à réfléchir aux urbanistes et plus largement, à tous ceux qui travaillent à la conception et à l’aménagement d’espaces publics pour tous.


Le sociologue Clément Rivière.

Comment les parents accompagnent-ils la prise d’autonomie de leurs enfants dans l’espace public urbain ? C’est le sujet de thèse pour le moins original que le sociologue Clément Rivière a choisi d’explorer. Pour ce faire, il a rencontré des parents d’au moins un enfant âgé de 8 à 14 ans – un âge charnière entre la fin de l’enfance et l’adolescence, idéal pour observer « la transition entre ce moment où les enfants sont systématiquement accompagnés dans leurs déplacements et celui de leurs premiers déplacements réalisés en autonomie, d’abord dans le quartier puis plus loin dans la ville ».

« J’ai voulu faire une sociologie de ce processus : pointer les différences de comportement entre les familles mais aussi celles à l’égard des garçons et des filles. Je me suis aussi intéressé aux souvenirs d’enfance des parents en les interrogeant sur leurs propres usages de la ville à l’âge de leurs enfants », explique-t-il.

La faute des tablettes et des consoles ?

L’occasion d’opposer les enfants d’aujourd’hui aux capacités cardio-vasculaires altérées avec les enfants en pleine santé, joues rosies par l’effort, des générations précédentes ? Clément Rivière nous détrompe d’emblée : les "enfants d’intérieur" (1) ne sont pas l’apanage de notre époque hyperconnectée et numérique.

Le chercheur décrit ainsi un processus à l’œuvre depuis beaucoup plus longtemps, documenté par la recherche depuis plusieurs dizaines d’années, qu’il résume ces termes : « Les usages des espaces publics par les enfants sont de moins en moins intensifs dans les sociétés urbaines occidentales ». En clair, le temps que les jeunes humains passent seuls dehors se réduit. Inutile de vouer aux gémonies les seuls smartphones, tablettes et autres consoles de jeux « car si leur développement massif concourt sans doute à renforcer le processus, il n’en est pas l’unique responsable. » La crise sanitaire pourrait aussi, « ce serait en tout cas intéressant de l’étudier pour le vérifier », avoir participé à renforcer encore davantage ces activités d’intérieur et ce phénomène croissant de privatisation de nos modes de vie.


L’automobile, principale responsable

Pour Clément Rivière, impossible de comprendre la place des enfants dans la ville contemporaine et leur disparition progressive de l’espace public sans prendre en compte la place croissante de l’automobile. « On a assisté, tout au long du 20ème siècle, à la massification du nombre d’automobiles en circulation. Outre l’espace considérable qu’elles occupent, les voitures contribuent à rendre les villes plus dangereuses et à augmenter le niveau de pollution. » De quoi susciter une réticence légitime des parents à laisser leurs enfants passer du temps dehors… Les 88 parents que Clément Rivière a rencontrés dans le cadre de sa recherche ont cité deux risques principaux encourus par leurs enfants dans l’espace public. En premier lieu, celui de l’accident de la circulation. En deuxième lieu, celui de la mauvaise rencontre avec une figure masculine, celle du violeur et du pédophile enlevant l’enfant.

Le tournant de l’affaire Dutroux

C’est une transformation sociétale fondamentale : l’enfance est désormais perçue comme particulièrement vulnérable. « A la fin du 20ème siècle, la sensibilité est ainsi beaucoup plus grande qu’au début du 20ème siècle aux affaires d’enlèvement et de pédophilie. De tels faits existaient évidemment déjà par le passé. Mais ils n’étaient pas rendus visibles dans les journaux télévisés. En France, l’affaire Dutroux a marqué un tournant en propulsant ces questions sur la scène médiatique, ce qui a contribué à redéfinir les normes de bonne parentalité. Un "bon" parent ne laisse pas son enfant dehors sans surveillance. »

Des vies en autarcie

Le sociologue évoque ensuite une autre explication : « Le fait qu’aujourd’hui, chacun passe plus de temps chez soi comparativement aux époques précédentes ». Les progrès techniques (électricité, gaz, eau potable, frigo, congélateur, machine à laver…) ont en effet rendu possible une certaine autarcie : nous avons moins souvent besoin de nous rendre dans l’espace public pour nous approvisionner ou effectuer certaines tâches. « Il est devenu facile de rester à son domicile longtemps sans rencontrer de souci matériel. Pour les enfants, les ordinateurs, les smartphones, les tablettes permettent d’être avec les autres, en jouant en réseau ou en se parlant, tout en étant chez soi. »


Des enfants aux emplois du temps millimétrés

Une autre évolution des comportements, plus marginale car elle concerne principalement les enfants des classes moyennes et intellectuelles supérieures, semble également avoir un impact : il s’agit de la multiplication des activités extra scolaires. Musique, sport, théâtre, dessin, cours d’anglais… Les activités peuvent être très nombreuses pour un même enfant. Les emplois du temps millimétrés donnent alors lieu à des vies très encadrées, où l’accompagnement parental s’avère indispensable. Il reste à ces enfants bien peu de temps pour jouer librement et investir l’espace public. « Les géographes parlent de processus d’archipelisation : les vies des enfants se déroulent dans des espaces bien définis : maison, école, aires de jeux, activités extra-scolaires… »

Être de bons parents… dans le regard des autres

Clément Rivière évoque enfin le désir de bien faire des parents : « La plupart des parents tâtonnent et ne savent pas comment agir… Ils expérimentent. Certains d’entre eux laisseraient volontiers plus d’autonomie à leurs enfants. S’ils ne le font pas, c’est par peur d’être jugés, de subir des remarques de la part des autres parents. J’ai aussi noté que dans les couples, les mères sont souvent plus inquiètes : ce sont elles qui s’occupent le plus des enfants. De plus, leur expérience personnelle de la ville n’est pas la même que celle des pères. »

« Plus il y a d’enfants dans le quartier, plus on y laisse volontiers son propre enfant y déambuler librement. Le fait de voir des enfants dans l’espace public constitue une sorte de garantie de sécurité aux yeux des parents », indique encore le chercheur. « Autoriser son enfant à aller à l’école avec d’autres enfants, ce n’est pas la même chose qu’autoriser son enfant à y aller seul. D’abord parce qu’on considère qu’un enfant seul va constituer une cible facile pour une personne malintentionnée et ensuite, parce qu’on imagine que l’un des enfants du groupe pourra réagir, par exemple en appelant à l’aide, en cas de problème. On se situe là dans le domaine du subjectif mais cette perception des choses est très largement partagée par les parents. La plus-value de mon livre, me semble-t-il, c’est d’aider à comprendre ce type de mécanismes. »


Clément Rivière, Leurs enfants dans la ville. Enquête auprès de parents à Paris et à Milan, Presses Universitaires de Lyon, 2021.

Dis-moi dans quel logement tu habites…

Le sociologue estime indispensable de prendre en compte les conditions de logements des enfants pour comprendre leurs usages des espaces publics. « La crise sanitaire l’a mis en lumière de façon éclatante. Les disparités ont été énormes entre ceux qui ont un jardin et ceux qui n’en ont pas ; entre ceux qui ont un grand logement et ceux qui vivent dans des espaces contraints. »

Pour les enfants qui vivent dans des appartements exigus sans jardins, l’espace public constitue une ressource précieuse. « C’est sans doute une première piste d’action pour les urbanistes qui liront mon ouvrage : il est important de soigner tout particulièrement la qualité des espaces publics en pied d’immeubles ou au sein des quartiers populaires », indique Clément Rivière. « Car si dans les quartiers populaires, les enfants jouent plus souvent dehors, ce n’est pas forcément la conséquence d’un laxisme parental. Quand il y a plusieurs enfants dans un petit appartement, les parents sont juste beaucoup plus tentés de les envoyer jouer ailleurs. » Les parents qui disposent de grands logements peuvent composer beaucoup plus facilement avec les jeux parfois bruyants de leurs enfants : ils ont souvent une salle de jeu ou un jardin. De plus, les enfants de familles favorisées ont davantage l’occasion de quitter leur quartier, par le biais de locations de vacances, de résidences secondaires etc. « Dans un quartier bourgeois, on voit peu d’enfants jouer dehors le week-end, tout simplement aussi parce que les enfants ne sont pas là… »

Filles et garçons : pas la même enfance

Si en tant que sociologue, Clément Rivière souhaite faire comprendre qu’il existe non pas une mais une multitude d’enfances urbaines selon le milieu dans lequel on grandit, il lui tient également à cœur d’évoquer les différences fondamentales d’éducation à la ville que les parents font entre les filles et les garçons.

« Le constat a été le même partout : sur mes deux terrains d’étude à Paris et à Milan (lire l’encadré plus bas), dans les familles populaires, celles de classe moyenne ou aisées. » Quand elles sont jeunes, les filles bénéficient davantage de la confiance de leurs parents. Ces derniers estiment qu’elles prennent moins de risques et respectent davantage les consignes que les garçons. Les filles sont considérées comme plus matures, plus à même de réagir face à un pédophile par exemple, et on leur permet davantage de choses dans l’espace public. Et puis, de manière assez brutale, au moment de la puberté, au moment des premières règles, le regard des parents change sur leurs filles. Ils les perçoivent tout à coup comme des proies, exposées à tout un ensemble de dangers (harcèlement, violences sexuelles…). Au même âge, les garçons, eux, deviennent soudainement beaucoup plus libres de leurs faits et gestes dans l’espace public.

« Les parents plaquent sur l’espace public une vision hétéronormative. Les filles sont sommées de respecter un ensemble de recommandations spécifiques : la façon dont elles sont habillées, se tiennent, se maquillent est scrutée – avec une consigne de discrétion et de passivité afin d’éviter d’avoir des problèmes. Ce qui se passe à la puberté des filles éclaire beaucoup sur le rapport à l’espace public différent des femmes et des hommes adultes », relate Clément Rivière.

Face à cette différenciation, le sociologue a entendu des regrets de la part de certains parents : « Ils aimeraient transmettre la même chose aux filles et aux garçons. Mais ils se sentent prisonniers de normes et de représentations de la ville dont ils n’arrivent pas à s’extraire. Aucune des familles que j’ai rencontrées dans le cadre de mon enquête n’apprenait à son garçon à ne pas être un harceleur. Aucune famille n’apprenait à sa fille à se défendre… Il y aurait un gros travail à faire en ce sens. J’espère que ce que j’ai observé il y a dix ans est en train de changer ».

(1) L’expression "enfant d'intérieur" a été inventée par deux géographes néerlandais, Lia Karsten et Willem van Vliet.

Enfances parisiennes vs enfances milanaises

Clément Rivière a enquêté dans deux quartiers abritant une population hétérogène d’un point de vue social et culturel : une partie du 19ème arrondissement à Paris et un quartier de Milan, en Italie ; son but étant d’interroger un effet éventuel du contexte national et métropolitain sur les pratiques éducatives des parents.

A Milan.

- Il est fréquent que les parents habitent dans un quartier où vivent aussi d’autres membres de leur famille. Les grands-parents viennent souvent chercher les enfants à la sortie de l’école.

- Le rôle de l’église dans l’organisation des activités des enfants est majeur : les centres aérés catholiques, ouverts à tous et peu chers, constituent des centres de sociabilité importants pour les familles.

- Aux yeux des parents, la figure du danger est incarnée par des hommes seuls et émigrés.

A Paris.

- La compétition scolaire fait rage, et les stratégies élaborées pour aller dans les meilleures écoles sont très élaborées. Ce système scolaire élitiste accentue la différenciation des usages de la ville entre classes aisés et classes populaire. Ainsi, les enfants des classes aisées vont-ils avoir tendance à sortir de leur quartier pour aller au collège. Les enfants des classes populaires, eux, fréquentent les établissements du quartier et se constituent bien plus souvent une vie à cette seule échelle.

- La figure du danger est incarnée par de jeunes hommes des milieux populaires.

Les points communs majeurs.

- Les souvenirs des parents d’avoir eu une enfance plus autonome.

- Les différences de comportements des parents envers leur fille ou leurs fils.

- Les différences liées aux milieux sociaux des parents.

 

Pistes d'action à l'attention des urbanistes

  • Utiliser les parties communes des immeubles, les cours et les îlots protégés du trafic automobile pour les jeux des enfants. Ces espaces intermédiaires entre le domicile et la rue sont idéaux pour commencer son autonomie, côtoyer d’autres enfants…
  • Engager un travail de réappropriation des trottoirs pour y favoriser les jeux des enfants.
  • Multiplier les rues aux enfants et les rues scolaires (fermeture matin et soir des rues où se trouvent des établissements scolaires). Peu importe la forme, ce qui intéressant, c’est de reprendre du terrain sur l’automobile et de rendre l’espace public aux enfants.
  • Préserver et favoriser la présence de commerces en ville. Clément Rivière l’a observé à Paris comme à Milan : les commerçants sont considérés comme des recours pour les parents. Ces derniers donnent pour consigne à leurs enfants d’aller se réfugier dans un commerce en cas de problème.

L'auteur

Journaliste spécialisée dans les questions urbaines et les enjeux d'aménagement des villes de demain, Vanessa Delevoye est la rédactrice-en-chef d'Urbis le Mag.