Dans la tête des confinés

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Jeudi 15 octobre 2020

Lise Bourdeau-Lepage




C’est aux premiers jours du confinement de mars 2020 que l’enseignante-chercheuse lyonnaise Lise Bourdeau-Lepage a eu l’idée d’interroger les Français confinés sur leur façon de vivre cet événement inédit. Plus de 13 000 personnes ont répondu au questionnaire qu’elle a élaboré et dont elle livre aujourd’hui quelques-uns des résultats à Urbis le Mag.

« Je travaille depuis dix ans sur le bien-être et j’ai vu dans le confinement l’opportunité de réaliser une étude sur la vie quotidienne et les facultés d’adaptation des gens face à cette situation nouvelle », relate Lise Bourdeau-Lepage, économiste et géographe à l’université Jean-Moulin Lyon 3.

Dès le 23 mars (soit 6 jours après le début du confinement), la chercheuse diffusait via les réseaux sociaux Twitter et Linkedin un questionnaire portant sur les changements d’habitudes et de modes de vie en temps de confinement. Les relations sociales, la pratique sportive, le travail et les courses étaient notamment interrogés à travers 60 questions.

En cas de nouvelle crise...

« Mon idée première était de me rendre utile : il me paraissait important de fournir des clefs de compréhension essentielles afin d’éclairer la décision publique en cas de nouvelle crise. » Le questionnaire, élaboré en lien avec les chercheurs en sciences humaines et sociales du groupe CORTE (MSH Paris-Saclay) a été rapidement repéré par les médias qui s’en sont largement fait l’écho.

« Nous avons eu 13 000 réponses ! C’était totalement inattendu », s’enthousiasme la chercheuse. L’échantillon a été redressé (pour arriver à 10 976 personnes) afin d’être représentatif de la population française métropolitaine dans son ensemble (genre, âge, diplômes, région etc.).

De quoi procéder à une foule d’analyse sous des prismes divers : celui gens qui télétravaillaient ; celui des gens sans jardin à disposition, celui des gens avec un animal de compagnie… « Le rapport à la nature et la manière de repenser les villes m’intéressant particulièrement, j’ai procédé à une analyse globale des réponses sous ces angles. J’ai aussi reçu un financement relatif au bien-être psychique, ce qui m’a permis d’évaluer précisément le confinement sur cet aspect », indique Lise Bourdeau-Lepage avant de dévoiler quelques-uns des résultats obtenus.

Résultats chiffrés

Satisfaction en berne.- Le confinement a engendré une baisse du niveau de satisfaction de vie : celui-ci est passé de 7,07/10 avant confinement à 5,6/10 pendant. Les personnes disposant d’un jardin traversant mieux cette épreuve (5,67/10) que ceux dont le logement comporte un balcon (5,45).

Comme en prison.- D’un point de vue psychologique, 57% des répondants ressentaient de la tristesse, 43% de l’irritabilité, 35% de la colère. Le confinement a eu des effets importants sur la santé : insomnies (44%), fatigue (35%), migraines (25%), difficultés de concentration (32%). « Il s’agit peu ou prou des mêmes effets que ceux que l’on observe dans la population carcérale. »

Contacts réduits.- Les liens sociaux ont logiquement été réduits. On est passé de 2% de personnes sans aucune interaction sociale à 16%. Et 60% des répondants ont déclaré avoir désormais entre 1 et 5 interactions sociales quotidiennes (ils étaient 37% avant le confinement).

Dis moi où tu vis.- Des disparités régionales importantes préexistaient en matière d’interactions sociales : les Bretons voyaient moins de 10 personnes par jour (ils en ont vu 3 pendant le confinement), les Franciliens plus de 15 (4,1 pendant le confinement), les habitants du centre-Loire plus de 20 (4,3 pendant le confinement). Les habitants de l’Occitanie sont ceux qui ont gardé le plus de contacts pendant le confinement : 5 personnes par jour en moyenne. « C’est intéressant de constater que ce n’est pas uniquement la densité urbaine qui guide le nombre d’interactions quotidiennes mais que l’effet culturel, régional, joue à plein », note la chercheuse.

Palliatifs numériques.- Faute d’interactions en face à face, les nouvelles technologies ont pris le relais. Plus de 34 % des répondants ont installé une application sur leur tablette ou leur smartphone pour continuer à communiquer avec leurs proches.

Coups de main.- Les Français ont aussi redécouvert leur quartier, leur voisinage et la solidarité : pendant ce confinement, 42,8 % déclarent avoir aidé des proches ; 32,2 % ont donné un coup de main à un voisin ; 25 % ont fait des courses pour d’autres personnes.

Symboles.- La solidarité s’est aussi manifestée de manière plus symbolique, par le biais de manifestations spontanées de soutien aux soignants (40,8%), d’apéros numériques (22,2%), d’échanges musicaux (12,5%). « Ce sont des manières de faire société, à distance, en créant de nouvelles modalités sociales. »

Chut.- Autre résultat notable, la baisse des nuisances sonores : 60% des Français n’en connaissaient aucune dans leur logement avant le confinement. Ce taux est monté à 84% pendant le confinement. « On peut dire que certains Français ont découvert le charme d’une vie paisible à cette occasion. Ce sont d’ailleurs les mêmes à avoir déclaré un niveau supérieur de bien-être pendant le confinement. »

Ralentissement général.- Les rythmes de vie ont été affectés : 82% des Français ont ressenti un ralentissement général de leur environnement. Un temps propice à une prise de recul sur soi-même et son cadre de vie. « Les maux de la ville se sont révélés à ce moment-là », indique Lise Bourdeau-Lepage. « Entendre le chant des oiseaux, constater la baisse de la pollution sonore, lumineuse et atmosphérique dans les villes a donné lieu à des prises de conscience. »

Animaux.- La chercheuse a constaté une surprenante corrélation entre le fait de posséder un animal de compagnie et le fait d’exprimer un mal être accru pendant le confinement (5,74/10 de satisfaction pour les personnes sans animaux contre 5,02 pour les propriétaires d’animaux) : « Habituellement, c'est l'inverse ».

Eco-anxiété.- Au rayon des étonnements, on trouve aussi ce taux record de 70 % de Français déclarant que le confinement allait changer durablement leur façon de prendre en compte l’environnement. Ceux qui ont le plus mal vécu le confinement se rangent dans cette catégorie : « On peut véritablement parler d’anxiété vis-à-vis de l’environnement, de l’écologie, du dehors ».

Télétravail.- Si 66,8% des Français estiment que cette période va changer leurs façons de vivre, ils ne sont que 43% à penser que le confinement va changer leur manière de travailler. « J’aurais cru l’inverse », avoue la chercheuse. « Le télétravail est rejeté par 58% de nos répondants qui considèrent qu’il les isole davantage et  favorise un rapprochement entre la sphère professionnelle et leur vie privée dont ils ne veulent pas. Le télétravail induit davantage de stress et une charge de travail accrue pour eux. Les 42% de Français favorables au télétravail évoquent, eux, la baisse de leur temps de transport et la possibilité d’adapter leur emploi du temps. Les entreprises se montrent frileuses, estimant que le télétravail empêche l’émulation et bride l’innovation. »

Vers la ville du quart d'heure ?

« Si je résume cette enquête en quelques phrases, le confinement a pointé l’importance pour notre santé et notre bien-être des relations en face à face, du logement, du quartier, des relations de voisinage solidaires, d’espaces de nature et de calme à proximité », conclut Lise Boudeau-Lepage.

Rien de révolutionnaire en soit pour la chercheuse. Mais de quoi « sonner l’urgence d’aménager autrement nos villes, selon les principes de la ville du quart d’heure » qui consistent à trouver près de chez soi tout ce qui est essentiel. Pour faire ses courses, pour travailler, pour pratiquer des loisirs, pour se cultiver, pour se soigner. A moins de 5 minutes à vélo et à 15 minutes maximum à pied. Sans prendre la voiture.

Ce qui est nouveau en revanche, c’est que les habitants réclament à leur tour cette qualité de vie de proximité. Faut-il voir dans les résultats des dernières élections municipales un effet du confinement ? Pour la première fois, des candidats écologistes ou aux discours volontaristes sur la ville du quart d’heure ont en effet été élus dans des métropoles comme Montpellier, Lyon, Bordeaux, Strasbourg ou Marseille… Le Covid sera-t-il l’accélérateur d’une nouvelle façon de faire la ville qui tienne compte du bien-être et de la santé ? Affaire à suivre.

L'auteur

Journaliste spécialisée dans les questions urbaines, Vanessa Delevoye est la rédactrice-en-chef d'Urbis le mag.