La ville faite par et pour les hommes

Idées
Vendredi 23 novembre 2018

« Les terrains de street workout financés par les municipalités sont quasi exclusivement fréquentés par les garçons. »




En 2015, le chercheur Yves Raibaud sortait un opus de 70 pages explicitant le mécanisme d’appropriation de l’espace urbain par les hommes, au détriment des femmes. Interrogé par Urbis le Mag, il détaille les nombreuses pistes d'actions qui permettent de favoriser la mixité dans les villes. Ce faisant, il place les municipalités devant leurs responsabilités : c'est en invitant la question de l'égalité hommes-femmes dans leurs réflexions et dans leurs budgets que la situation pourra évoluer positivement.

- « Yves Raibaud, vous avez publié La ville faite par et pour les hommes il y trois ans. La situation que vous y décrivez a-t-elle changé depuis ?

Les mentalités ont indéniablement évolué grâce à divers mouvements féministes comme Me too, Osez le féminisme ou Paye ta Shnek. Paris, Rennes et Nantes ont interdit les publicités sexistes. Beaucoup de villes commencent à baptiser des rues, des places ou des ponts avec des noms de femmes. Paris a fait de même avec ses nouvelles stations de métro. Le prochain pont de Bordeaux portera le nom de Simone Veil. Des campagnes d’affichage contre le harcèlement dans les transports en commun ont été lancées.

Le fait que les citystades et autres skate parks soient des lieux 100% masculins n’est désormais plus nié ou ignoré par les élus. Plusieurs projets sont d’ailleurs reportés pour cette raison. Genève, qui a érigé un skate park gigantesque en plein centre-ville, s’interroge pour savoir comment rattraper le coup (lire l'encadré sur le sujet en fin d'article).

- Est-ce qu’être un homme pour dénoncer les inégalités hommes-femmes générées par l’aménagement des villes est un atout ?

Ça aide, oui ! On est plus écoutés sur la question. J’ai été élevé comme un garçon, j’ai cette tendance à prendre toute la place. C’est intéressant d’être au cœur de la domination, et de s’en rendre compte progressivement, comme je l’ai fait. C’est aussi mal vu : dénoncer les inégalités hommes-femmes, c’est trahir le secret des hommes. On peut me faire sentir que je manque de loyauté aux copains…

Mon avantage, c’est que j’ai l’argument de la science. Quand je dis par exemple que 60% des cyclistes sont des hommes – pour expliquer que l’usage du vélo est plus compliqué pour les femmes en raison des multiples tâches quotidiennes qui leur échoient –, je cite un chiffre, je relate un fait indéniable. Et qui va rétorquer « c’est faux » quand je dis que ce sont majoritairement les femmes qui vont aux réunions de parents d’élèves et chez l’orthodontiste ?

J’ai des opposants, oui, mais la partie est gagnée dans les idées. Reste que ce sont les représentants de la société patriarcale, celle qui formate les petits garçons à faire du skate ou du foot plutôt que du poney, qu’on entend le plus s’exprimer : les rappeurs, les cascadeurs, tous les hommes qui pratiquent des activités considérées comme viriles. Les hommes « doux », ceux qui font de la randonnée, chantent dans une chorale – des activités mixtes –, on les entend et on les valorise beaucoup moins.

- Pourquoi la ville rêvée des hommes n’est pas celle dont rêvent les femmes ?

La ville rêvée des hommes, c’est celle où on peut jouer, jouir, flâner, s’amuser sans entraves... Une ville où on n’a pas de courses à faire, pas d’enfants à garder ou de parents vieillissants dont il faut prendre soin. Une ville où on a de l’argent aussi. Or, les femmes en ont moins, de l’argent. D’une part parce que les hommes en gagnent plus ; et aussi parce qu’ils le partagent moins. Dans un couple, les femmes consacrent leur argent aux enfants ; les hommes à leurs loisirs. Et le « sale boulot » du quotidien revient aux femmes. Ce qui arrange bien les hommes, évidemment !


- Vous écrivez que l’espace urbain recèle diverses expressions du sexisme. Pouvezvous donner quelques exemples concrets de ce que vous avancez ?

Prenons la place des Jacobins à Lyon (photo ci-contre). Au milieu se trouve une fontaine avec quatre messieurs barbus. Et à leurs pieds, des femmes nues. A partir du 18e siècle, toute la statuaire représente des femmes tout en seins et en fesses à l’air et des hommes en majesté, en cavalier. Pour les hommes, c’est plus agréable à regarder… mais il s’agit avant tout de misogynie.

Une misogynie largement cautionnée aujourd’hui encore par l’art et la culture. Au nom de l’art, on autorise bien des choses… L’affaire Bertrand Cantat, que tout le monde connait, est éclairante là-dessus. Récemment, une version de l’opéra Carmen revisitée et dans laquelle Carmen ne succombe pas aux coups de Don José, mais se défend et l’abat, a fait scandale. La culture reste un bastion puissant de légitimation du patriarcat.

- Comment favoriser la mixité ? Quels changements est-il possible d’effectuer en termes d’aménagements publics ?

Déjà, la mixité est possible uniquement si on y travaille, qu’on en fait un projet, un objectif à part entière. Je pense qu’actuellement, c’est la séparation des sexes qui est favorisée. Cette séparation commence dès l’enfance où l’on apprend aux filles à utiliser l’espace de façon restreinte et aux garçons à déborder, à occuper tout l’espace.

Dans les cours de récré, cela se matérialise par le terrain foot, au beau milieu de la cour, qui oblige les filles à jouer sur les bords qui restent. C’est facilement réversible si on supprime le terrain de foot et qu’on propose à la place des jeux qui plaisent aux deux sexes. Les filles et les garçons vont immédiatement jouer à nouveau ensemble. Le phénomène est connu ; diverses expérimentations menées ici et là fonctionnent très bien.

Ensuite, après 10 ans, à l’âge de l’entrée au collège, on remarque que les filles disparaissent des radars. Elles désertent les activités de loisirs, sportives, culturelles proposées par les municipalités – qui se demandent comment les attirer mais ne font pas du tout ce qu’il faudrait pour y parvenir.

Il faut dire que 75 % des budgets municipaux destinés aux loisirs des jeunes s’adressent en réalité aux seuls garçons. Les stades de foot, les citystades, les skate parks, street basket et autres terrains de street workout qui sont construits à la pelle en ce moment sont des écoles de la virilité, fréquentées exclusivement par les garçons. Les filles, elles, préfèrent l’école de musique, les ateliers d’arts plastique, le théâtre, la danse… des activités bien moins, voire pas du tout pour certaines, financées par l’argent public.

Equipe de foot mixte à Nanterre.
Equipe de foot mixte à Nanterre.

- Pour favoriser la mixité, les municipalités sont donc, selon vous, en première ligne ?

Récemment, une adjointe au maire m’expliquait qu’elle ne voulait pas donner de subvention au twirling bâton, sous prétexte de féminisme, car elle trouvait ça dégradant pour les femmes. Vous voyez l’effet pervers ? Ce que les filles aiment est jugé ridicule… L’équitation est le symbole absolu de cela. Il s’agit d’une discipline sportive massivement investie par les filles et totalement abandonnée par les pouvoirs publics. Parce que jugée ridicule, pas branchée, un truc de filles quoi !

Les municipalités ont le devoir de mettre un terme à ça. Elles doivent cesser de subventionner massivement les activités dédiées aux garçons et s’intéresser aussi aux activités prisées des filles. Elles peuvent aussi aisément favoriser la création d’équipes mixtes encadrées par les clubs. Il existe un bon outil pour les municipalités, encore relativement peu utilisé en France : les budgets genrés.

En 2005, Vienne a été la première ville à instaurer un budget municipal entièrement genré : elle contraint tous ses services à démontrer qu’ils atteignent les hommes et les femmes de la même manière, en dépensant des sommes équivalentes. C’est une démarche dont les municipalités françaises peuvent s’inspirer car elle oblige à réfléchir à ce qui est réellement fait pour favoriser la mixité. »

Genève prend des mesures face à la privatisation du skate park par les hommes

Inauguration du skate park de Plainpalais, à Genève.
Inauguration du skate park de Plainpalais, à Genève.

En 2016, la ville de Genève commanditait une enquête d'ampleur sur le sport féminin, dans le but de mieux comprendre quels facteurs influencent les pratiques sportives des femmes. Parmi les grandes révélations de cette étude menée durant une année auprès de plus de 1 600 habitantes, un chiffre marquait les esprits : 70 % des subventions sportives allouées par la ville bénéficiaient uniquement aux hommes.

Du côté des équipements sportifs, on constatait un déséquilibre identique : les infrastructures existantes, notamment celles destinées aux sports urbains, laissaient bien peu de place à la mixité. Le skate park de 3 000 m² inauguré en grandes pompes en 2012 en plein centre-ville n’échappait pas à la règle. Les jeunes hommes s’étaient rapidement appropriés les lieux, au point de décider qui y avait droit ou non d’accès. Une dérive inacceptable à laquelle la ville tentait de mettre un terme en proposant par exemple (comme cela se fait déjà à Malmö en Suède), de réserver le skate park exclusivement aux filles certains jours.

L'auteur

Journaliste spécialisée dans les questions urbaines, Vanessa Delevoye est la rédactrice-en-chef d'Urbis le mag.