Le grand soir du vélo

Villes post Covid-19
Vendredi 15 mai 2020




Et si c’était enfin son moment ? Son grand soir à lui, après des années d’inaction des pouvoirs publics, de discours écolo-moralisateurs à l’effet répulsif, de tentatives vite mises à mal par les contraintes de la vie, de manque de goût pour le risque (et on en revient à l’inaction des pouvoirs publics qui renâclent à créer des aménagements sécurisants). Car oui, à la faveur d’un virus qui nous aura contraint de longues semaines au confinement, la perspective de pédaler, cheveux au vent et printemps en bandoulière n’a jamais été aussi séduisante qu’aujourd’hui ! Et le vélo, c’est comme le bus gratuit, parions-le : l’essayer, c’est l’adopter. La place que prendra à l’avenir le vélo dans nos quotidiens repose sur le projet politique d’accompagnement. Quelles mesures les collectivités prennent-elles ? Quelles mesures les habitants peuvent-ils réclamer ?


Préconisation d'aménagement du Cerema

Les grandes villes et les métropoles rivalisent actuellement d’annonces ou de réalisations de kilomètres de pistes cyclables. A grands renforts de cônes en plastique et de lignes de peinture tracées au sol, pas toujours esthétiques mais diablement efficaces, des projets dans les cartons depuis des années sont en train de voir le jour.

Le terme d’urbanisme tactique est répété à l’envi par tous les journalistes. L’occasion de (re)découvrir les vertus de ces aménagements temporaires, qui utilisent du mobilier facile à installer (et à désinstaller) pour changer rapidement l’aménagement d’une rue ou d’un espace public et modifier les usages.

#Coronapistes

Tapez #Coronapistes dans Twitter pour vous faire une idée du phénomène. « Nous allons dépasser les 1 000 km de pistes cyclables temporaires en France la semaine prochaine. Nous voyons des villes comme Nantes, Rennes, Strasbourg ou Paris aménager ces pistes », relate Pierre Serne, président du Club des villes et territoires cyclables dans un entretien paru dans Ouest-France.

Mathieu Chassignet, ingénieur spécialiste de la mobilité à l’Ademe, avait justement entrepris de lister au fur et à mesure les collectivités françaises qui annonçaient la mise en place des pistes cyclables temporaires pour le déconfinement – avant d’arrêter face à une déferlante difficile à suivre et, surtout, à vérifier dans le contexte d’une période de promesses électorales. Pour l'expert, ces annonces en cascade constituent « un signe d’encouragement à faire du vélo jamais vu ».

De quoi convaincre les plus réticents ? Sans doute, car le sentiment d'insécurité et de fragilité dessert beaucoup ce mode de transport. Pour rappel, seules 37% des personnes interrogées par la Fédération nationale des usagers de la bicyclette (FUB) en 2017 déclaraient se sentir en sécurité lorsqu’elles circulent à vélo dans leur commune.

Et les villes moyennes ?

Parmi les collectivités qui testent les coronapistes, les métropoles et les grandes villes sont en force. Et les autres villes alors ? Elles sont moins nombreuses à se positionner. Et pourtant, il leur est possible d’agir rapidement. L’arsenal réglementaire où piocher est vaste !

La chaucidou.- Les voitures roulent sur une voie centrale unique et sont autorisées, en cas de croisement avec un véhicule motorisé, à emprunter les accotements de part et d’autre de la route.

Le cédez le passage cycliste.- Les cyclistes sont autorisés à franchir le feu rouge qu’ils tournent à droite, aillent tout droit ou à gauche sous réserve de laisser passer d'abord les autres usagers prioritaires

La vélorue.- Dans une rue où la présence automobile est faible et la vitesse égale ou inférieure à 30km/h, les cyclistes roulent au centre de la voie et les automobilistes doivent rester derrière, en adaptant leur vitesse.

Le double-sens cyclable.- A instaurer dans une rue à sens unique où la vitesse est de 30km/h maximum.

Le sas cycliste.- Tracé à la peinture, il s’avère très protecteur aux abords des feux tricolores. Quand il existe déjà, pourquoi ne pas l’agrandir ?

Agir vite, avant la prise de nouvelles habitudes

L’important semble d’agir très vite, dans les jours ou les semaines qui suivent le déconfinement et la prise de nouvelles habitudes de mobilité des habitants.

Concernant les villes moyennes, Matthieu Chassignet leur conseille de ne pas « avoir peur de réduire le stationnement dédié aux voitures pour favoriser le vélo ». Dans les centres commerçants, « on surestime beaucoup trop le poids des automobilistes dans les actes d’achat : seulement un quart des clients des boutiques des centres-villes sont venus en voiture ». Ce sont bel et bien les usagers des transports en commun, les cyclistes et en premier lieu, les piétons, qui sont les premiers clients des boutiques.

Durant le confinement, une grande majorité des villes avaient logiquement suspendu le principe du stationnement payant. Désormais, à moins de vouloir envoyer le message d’encouragement « prenez votre voiture », le stationnement doit redevenir payant.

Arras ose

Dans le Pas-de-Calais, une ville moyenne se distingue par ses annonces audacieuses. Il s’agit d’Arras. Son maire, Frédéric Leturque, a annoncé un plan de circulation totalement revu avec le passage en zone 30 de toute la ville et en zone 20 de l’hyper-centre, où les piétons et les cyclistes deviendront prioritaires, à grand renfort de créations de pistes cyclables et de voies dédiées. Ce nouveau plan sera mis en service dès le 21 juin, premier jour de l’été. De quoi favoriser un tourisme régional et permettre aux visiteurs comme aux habitants de « profiter autrement de la ville cet été, dans une ambiance apaisée ».

C'est le moment d'innover

Comme Arras, c’est le moment de tester, d’innover, quitte à se tromper et à recommencer. Le déconfinement offre une occasion unique de penser l’aménagement des villes autrement. En la matière, Urbis le Mag a quelques idées qui sortent des sentiers battus.

Rendre le vélo visible dans l’espace urbain et les cerveaux

Pour exister et s’imposer comme un mode de transport crédible au quotidien, le vélo doit faire sa place dans le paysage urbain. En d’autres mots, il doit devenir visible. En termes de marquage au sol par exemple, pourquoi se contenter du modèle strict des pistes cyclables allemandes ? Les couleurs vives et les signalétiques originales marquent davantage les esprits pour inciter au partage de la voirie. Avec en bonus, des villes moins grises et plus belles.

Piste cyclable rose à Auckland, Nouvelle-Zélande.
Piste cyclable peinte, à Grenoble.
Oeuvre de l'artiste Roadsworth.
Et pourquoi ne pas s'inspirer de ce dispositif touristique pour tracer des pistes cyclables ?

Susciter la surprise et séduire les habitants

On connaissait les rues piétonnes. Voici les slow streets (rues au ralenti) californiennes interdites aux voitures et créées pour permettre aux confinés de s’aérer sans se croiser de trop près. « Elles accueillent vélos, skates, crayonneurs de trottoirs. C’est un espace de déconfinement et de loisirs, non un passage créé par les commerçants pour favoriser le shopping, contrairement aux rues piétonnes. D’ailleurs, les rues choisies à San Francisco ne se trouvent pas dans le centre ou dans le quartier chinois, mais dans les zones résidentielles », peut-on lire dans Le Monde.

Le maire de Toronto, John Tory, a annoncé cette semaine la création de plus de 50 kilomètres de « rues familiales et actives » fermées aux véhicules automobiles, sauf pour la circulation locale, « afin de donner aux piétons et aux cyclistes plus d’espace pour se déplacer en ville, en ces temps de distanciation sociale ».

En France, les urbanistes tentaient justement de populariser les zones de rencontres (populaires en Allemagne et en Europe du Nord). Leur principe : faire cohabiter tous les modes de déplacement sans exclusion, en donnant la priorité aux piétons, puis au cyclistes et en dernier lieu aux automobilistes (qui roulent au pas). La Covid-19 est l’occasion de tester cet aménagement qui donne de très bons résultats.

Il est aussi possible de créer des itinéraires provisoires 100 % vélo, en dédiant des axes de circulation uniquement aux vélos. C’est un signal puissant envoyé à la population. A Paris, 50 km de voies d'habitude réservées aux voitures sont consacrées aux vélos (et aux piétons) depuis le 11 mai. C’est notamment le cas de la célèbre rue de Rivoli, une rue très dense avec de nombreux commerces.

Des arceaux pour se garer partout


Le département d'Ivry-sur-Seine transforme des places de stationnement situées à proximité des traversées piétonnes en parkings à vélos.

C’est un fait : les arceaux vélos manquent en ville. Et quand les municipalités en installent, c’est par paquet de 10. Or, deux ou trois arceaux judicieusement placés, en bout de rue, face aux commerces, sur une place de parking, par exemple suffisent parfois !

D’ailleurs, la loi LOM offre une belle opportunité en la matière. Elle impose, d’ici à 2026, la création d’une distance de 5 mètres de visibilité en amont des passages piétons, avec interdiction du stationnement d'automobiles. Bref, un endroit tout trouvé pour installer les fameux arceaux, sans plus attendre !

Adapter la pratique du vélo à la vie quotidienne

Avoir des enfants à déposer dans des écoles différentes, faire des grosses courses, rendre visite à un parent malade et lui déposer ce dont il a besoin... La vie est faite de déplacements variés et de charges à transporter pour lesquels la voiture s’avère, avouons-le, bien pratique !


Pour répondre aux réalités de nos vies quotidiennes, le vélo cargo est tout aussi pratique. Les principaux freins à son utilisation résident dans son prix, dans le risque de se le faire voler et dans l’impossibilité de le garer chez soi si l’on n’a pas de garage.

Les collectivités peuvent agir de diverses manières : en aidant à l’achat, en organisant des systèmes de prêts ou de location longue durée, en aménageant des box fermés sur certaines places de stationnement dans les quartiers résidentiels…

Cyclistes, lancez-vous !

Seuls, les pouvoirs publics ne peuvent pas tout. Habitants, c’est le moment de vous lancer : l’Etat paye vos réparations vélo à hauteur de 50 euros et certaines collectivités proposent des dispositifs d’aide à l’achat. Profitez-en aussi pour vous équiper : panier, poncho, sacoches...

Un décret instaurant un "Forfait mobilité durable" a été publié le 10 mai 2020 : les employeurs peuvent désormais accorder à leurs salariés une compensation pour leurs trajets à vélo ainsi qu’en covoiturage ou en autopartage) ; celle-ci étant exonérée de fiscalité jusqu’à 400 €. A vous de négocier !

Enfin, il y a moins d’automobilistes dans les rues, c'est l'occasion ou jamais de vous aguerrir. Prenez votre place dans la circulation. Soyez attentifs aux autres, anticipez les réactions des automobilistes et montrez-leur clairement vos intentions. Regardez-les dans les yeux, utilisez vos bras pour signaler vos intentions, roulez à allure constante…

C’est à force de voir des cyclistes et de les croiser que les automobilistes acquièrent les bons réflexes. De votre côté, vous aller prendre confiance et prendre du plaisir à rouler !

Article réalisé avec le concours de Guillaume Dubrulle et Inès Muller de l’Agur.

L'auteur

Journaliste spécialisée dans les questions urbaines, Vanessa Delevoye est la rédactrice-en-chef d'Urbis le mag.