Pour inciter les automobilistes à ralentir, Rouen mise sur le design actif

Urbanisme
Lundi 14 novembre 2022

Le marquage au sol de ce carrefour a été inspiré par les fenêtres de la tour Saint-André.




Plutôt qu’à un technicien, c’est à un artiste-scénographe que la métropole de Rouen a fait appel pour apaiser la vitesse dans la rue Jeanne-d’Arc, un axe majeur de circulation traversant la ville de la gare à la Seine. Spécialiste de la peinture sur sol, Nicolas Soulabail a eu carte blanche pour faire de cette longue ligne droite de 750 mètres fraîchement re-goudronnée une rue où les automobilistes roulent au pas et où les piétons se sentent parfaitement en sécurité. Urbis le Mag a voulu en savoir plus sur cette expérience de design actif dans l’espace public inédite en France.

Zoom sur les sols de la rue jeanne d’Arc. L’animation dessinée par Nicolas Soulabail sur le ruban d’asphalte rouennais s’inspire du patrimoine architectural historique alentours. Les cinq carrefours que compte l’artère ont été magnifiés par des motifs colorés qui débordent largement sur les trottoirs de manière à signaler aux automobilistes qu’ils doivent ralentir.

Les carrefours de part et d'autre du palais de justice.

Sur le premier carrefour, l’artiste a reproduit la base de la tour Saint-André : un carré doté de quatre contreforts sur lequel se déploient quatre arcs brisés, reproductions des quatre fenêtres de la tour.  Sur le carrefour proche du célèbre Gros Horloge de Rouen, c’est évidemment le soleil que Nicolas Soulabail a choisi comme motif. Concernant les deux carrefours entourant le palais de justice, un magnifique bâtiment gothique, la tâche s’est avérée plus compliquée. Ce sont finalement dans les plafonds Renaissance de la cour d’Assises que le scénographe a puisé l’inspiration pour créer deux grands disques de 10 mètres de diamètre.

Le soleil du Gros Horloge comme source d'inspiration.

Colombages et Gros Horloge

Une maison à colombages, visible depuis le dernier, croisement a donné à l’artiste l’occasion de reproduire ce motif si typique de la ville qui lui tenait à cœur. Entre les carrefours, ce sont les quatre éléments universels – le feu, la terre, l’eau et l’air – qui ont guidé le choix et la colorisation des motifs : bleu turquoise pour l’eau (la Seine se trouvant en contrebas de la rue), jaune d’or pour le cadran solaire du Gros horloge, bleu clair pour l’air attribué à l’aspect intellectuel de la justice, et vert, symbole de la terre, inspiré par la proximité du joli square Verdrel à l’extrémité de la rue.

Inspiration colombages pour ce carrefour.

A Rouen, Nicolas Soulabail est tout sauf un plasticien inconnu. Cela fait deux ans qu’il a obtenu de la ville l’autorisation de peindre dans les rues, moyennant quelques conditions : « Quand j’ai commencé à peindre les sols, je me suis spontanément présenté à la mairie pour expliquer le sens de mon travail qui est principalement basé sur le patrimoine local et sa valorisation. Je me suis engagé auprès des pouvoirs publics sur deux points : l’aspect éphémère de mes réalisations et la non mise en danger d’autrui. »


Des anneaux bleus pour faire signal.

Les piétons traversent où bon leur semblent

Une façon de faire qui a sans doute largement contribué à la confiance accordée d’emblée à l’artiste sur ce chantier majeur. Sa proposition d’intervention rue Jeanne-d’Arc a en effet été validée du premier coup : « Seules des modifications mineures m’ont été demandées par la collectivité. Par exemple, l’ajout de marquages en amont afin de faire signal. J’ai donc proposé des anneaux bleus, symbolisant les ondes de la Seine entrant dans la ville. » Malgré cette approbation rapide, le projet a mis beaucoup plus de temps que prévu à voir le jour : le covid a fait son apparition, bouleversant le calendrier des indispensables travaux de remise en état préalables de l’artère jonchée de nids de poule. La rue Jeanne-d’Arc a finalement pu être transformée en zone de rencontre ; un type de rue où la vitesse est réglementairement fixée à 20 km/h. Et où les piétons sont autorisés à traverser et marcher où bon leur semblent : pas besoin de passages piétons pour encadrer leurs déplacements. Une piste cyclable en sens unique, en enrobé rouge et séparée de la chaussée par des plots en béton, a aussi été créée afin de sécuriser les déplacements vers la gare.

Le gros potentiel du design actif dans l’espace public

« C’était ma toute première commande de design actif et j’ai énormément pris de plaisir à l’exercice », souligne l’artiste. « L’objectif assigné de miser sur l’art et le patrimoine pour faire ralentir les voitures m’a permis de sortir des sentiers battus. Je suis un grand partisan de l’art dans la ville et de l’art pour tous, dans l’espace public. C’est mon espace de création préféré ; je travaille très rarement ailleurs. Le design actif a un gros potentiel d’avenir dans l’espace public. Les gens aiment la couleur et nos villes sont trop grises. Je vois de plus en plus de terrains de baskets très colorés. Ce n’est pas du tout mon créneau mais je m’en réjouis. Cela va dans le bon sens. »

Les marquages au sol ont été réalisés de nuit.

Le classement de la rue en zone de rencontre a aussi permis à Nicolas Soulabail de s’astreindre de toute contrainte réglementaire. « Cela a beaucoup simplifié mon travail que de ne pas me voir imposer des passages piétons obligatoirement constitués de lignes blanches parallèles. J’ai eu en revanche envie de dessiner des motifs rappelant subtilement aux piétons ces passages sécurisés : une façon pour moi de leur signifier, tout au long de la rue, qu’ils ont la priorité. La couleur blanche m’était interdite, comme d’ailleurs quelques autres couleurs réservées par la loi aux seuls aménagements de signalisation, j’ai donc utilisé la couleur crème, rappel de la pierre locale, pour dessiner des lignes parallèles sur le principe de pas japonais. »

Durée de vie de 10 ans


Six semaines, à raison de quatre nuits par semaine, ont été nécessaires pour que cinq peintres tracent les formes conçues par Nicolas Soulabail, les scotchent pour en délimiter les contours et les remplissent de 2 mm d’une résine colorée conçue pour durer 10 ans. Un travail facturé 110 000 euros HT (hors prestation de l’artiste) par la société Kangourou à la métropole rouennaise, qui avait préalablement investi 620 000 euros HT dans l’opération de rénovation de la rue. « Dans 10 ans, si on souhaite rafraîchir ces marquages au sol, une simple remise en peinture coûterait nettement moins cher : il s’agirait juste de repasser sur des motifs déjà tracés. On se situerait davantage autour d’une enveloppe de 20 000 ou 30 000 euros HT », estime-t-il.

Quelle efficacité ?

La métropole rouennaise, visiblement ravie du résultat, a souhaité développer une application pour smartphone permettant de s’immerger dans l’œuvre, d’en comprendre les objectifs sécuritaires et artistiques tout en accédant à des informations d’ordre architectural et patrimonial. Elle valorise aussi cette opération de design actif dans le cadre de sa candidature au titre de Capitale européenne de la culture 2028. Quant à l’efficacité de l’œuvre sur l’apaisement de la circulation automobile, elle sera évaluée au fil des mois. Affaire à suivre, donc.

Quelques mois après la commande rouennaise, Nicolas Soulabail a été sollicité par la ville de Pont l’Évêque pour imaginer ces motifs (reproductions d’un carreau de ciment de l’église) destinés à faire ralentir les automobilistes.

NDLR : toutes les photos d'illustration de cet article sont créditées Nicolas Soulabail ; reproduction interdite sans accord de l'artiste.

L'auteur

Journaliste spécialisée dans les questions urbaines et les enjeux d'aménagement des villes de demain, Vanessa Delevoye est la rédactrice-en-chef d'Urbis le Mag.