Un an de gratuité à Dunkerque : ce que révèle l'étude scientifique

Le labo du bus gratuit
Mercredi 11 septembre 2019




Durant toute une année, les chercheurs de l’association VIGS ont observé et décortiqué les multiples effets produits par le nouveau réseau de bus gratuit de l’agglomération dunkerquoise. Ils ont passé au crible les modifications de comportements des habitants en matière de mobilité bien sûr, mais aussi ce qui avait changé dans leurs vies quotidiennes, leurs vies professionnelles, leurs interactions sociales, leurs façons de consommer ou encore de pratiquer et de considérer la ville… Début septembre, ils ont remis à la Communauté urbaine de Dunkerque, commanditaire de cette vaste étude qualitative, un rapport de 250 pages. Maxime Huré, le chercheur en science politique qui a supervisé l’étude, en commente les principaux résultats pour Urbis le Mag.

Maxime Huré : « Nous voulions savoir si la gratuité des transports en commun pouvait inciter les automobilistes à changer de comportement. C’est oui. Il s’avère que 48 % des nouveaux usagers du bus ont délaissé leur voiture. Cela nous permet d’esquisser une tendance au report modal de la voiture vers le bus de l’ordre de 24 % à Dunkerque. Il s’agit aussi d’une tendance de fond, d’une tendance durable. En effet, 10 % des usagers ont mis en vente une voiture ou ont renoncé à l’achat d’une voiture à cause de la gratuité du bus. C’est extrêmement fort. J’avoue que nous n’étions pas sûrs d’observer de tels résultats. Ces chiffres sont impressionnants en seulement une année de gratuité. Ce qui est très impressionnant également c’est le fait que les gens perçoivent le gain de pouvoir d’achat que leur offre le bus gratuit. Le mouvement des Gilets jaunes est passé par là. Il était très difficile auparavant de se faire entendre sur le coût réel d’une automobile. Or, les Dunkerquois que nous avons interrogés citent les coûts cachés de la voiture dans leurs gains de pouvoir d’achat, ils ne parlent pas uniquement du coût de l’essence mais aussi de l’assurance, de l’entretien, du stationnement, de la location d’un garage… »

MH : « L’autre changement de comportement semble de prime abord contradictoire : 10,5 % des nouveaux usagers du bus disent marcher moins ; 20 % disent marcher plus. En fait la gratuité renforce la multimodalité. Les gens utilisent plusieurs modes de transport. Certains automobilistes se mettent à prendre le bus et à marcher jusqu’aux arrêts. Donc ils marchent plus qu’avant. Certains piétons se mettent à prendre le bus, donc ils marchent moins. Et c’est là que l’intérêt d’une enquête qualitative, avec des entretiens très fouillés pour comprendre la vie des gens, éclaire ces résultats quantitatifs : ceux qui marchent moins le vivent comme un soulagement car ils exercent pour la plupart des professions pénibles physiquement. Ils considèrent même que le bus gratuit les a soulagés d’un fardeau. Parmi ces moindres marcheurs, on trouve aussi des collégiens dont le sac à dos pèse lourd, surtout quand il pleut ! »

MH : « La hausse de fréquentation est évidemment un élément remarquable sur lequel nous revenons dans le rapport. Elle est à la fois importante et continue depuis le 1er septembre 2018. Les tout derniers chiffres de Transdev sont éloquents : + 85 % de fréquentation observée entre septembre 2018 et aujourd’hui. Il y a vraiment eu un effet déclic symbolique grâce à la gratuité. Des gens qui n’avaient jamais pris le bus sont montés dedans grâce à ça. Et on n’y serait jamais arrivé autrement. Quant au réseau entièrement restructuré, pour les nouveaux usagers que nous avons interrogés, à défaut d’avoir créé l’envie d’essayer le bus, il entretient leur fidélité à ce mode de transport. Mis ensemble, gratuité et efficacité du réseau agissent comme des catalyseurs mutuels puissants. Dunkerque est la première agglomération à avoir misé sur ce tandem et il fonctionne particulièrement bien. »

MH : « Cela confirme que la gratuité est une politique à visée sociale qui permet de rendre de l’autonomie, de la liberté à se déplacer à des gens avec peu de moyens et qui ne profitaient pas des tarifs solidaires pourtant intéressants mis en place avant la gratuité à Dunkerque. Il s’agit de personnes qui, avant la gratuité minoraient leurs déplacements, ne s’autorisaient pas certaines choses. Cela démontre l’universalité de cette mesure qui permet de mettre fin aux stigmatisations sociales. Cela vaut pour les réfugiés qui sont présent en nombre sur le territoire dunkerquois. Parmi les usagers qui profitent aussi de la gratuité pour bouger davantage, on retrouve les jeunes qui ont moins besoin de leurs parents – et peut-être que le bus gratuit fera baisser le nombre d’achat de scooters – et les plus âgés qui se servent du bus comme un outil pour retisser leurs liens sociaux. »

MH : « Nous voulions évaluer les effets de la gratuité sur la redynamisation du centre d’agglomération. La tâche s’est avérée complexe. Il est en effet difficile d’isoler le rôle du mode de transport dans le chiffre d’affaires des commerces. Car des facteurs tels que la conjoncture économique ou les travaux de réaménagement du centre-ville entrent en ligne de compte. L’économie d’un centre-ville est multifactorielle. Dans les entretiens que nous avons menés avec eux, les commerçants se sont très majoritairement exprimés de façon positive sur la gratuité, estimant qu’elle leur apportait une nouvelle clientèle. Les jeunes sont par exemple très nombreux à se donner rendez-vous le midi dans le fast-food du Pôle Marine qui a vu son chiffre d’affaires bondir avec la gratuité. Dans la partie quantitative de notre enquête, 31 % des usagers du bus gratuit ont déclaré venir plus souvent dans le centre-ville qu’avant. C’est un chiffre prometteur, qu’il sera intéressant de vérifier dans 3 ou 5 ans, car c’est le temps nécessaire pour qu’une mesure comme la gratuité produise pleinement ses effets. Grâce à la gratuité, Dunkerque a aussi développé un tourisme professionnel de masse : je crois qu’en une année, ce sont plusieurs dizaines de délégations de villes françaises et étrangères qui sont venues découvrir le réseau de bus gratuit et par conséquent, manger et dormir dans les établissements locaux. Ce n’est pas négligeable. »

Et pour télécharger la totalité de l'étude...

L'intégralité de l'étude menée par les chercheur de VIGS de septembre 2018 à septembre 2019 à Dunkerque sur les effets de la gratuité des transports en commun est disponible sur le site de l'Observatoire des villes du transport gratuit.

L'auteur

Journaliste spécialisée dans les questions urbaines, Vanessa Delevoye est la rédactrice-en-chef d'Urbis le mag.