Vélo et marche à pied ont-ils un sexe ?

Sociologie urbaine
Mardi 05 février 2019

Atelier de remise en selle animé par l'association Vélo-Cité à Bordeaux.




Sauver la planète – et l'humanité avec –, c'est l'injonction nécessaire désormais adressée à tous les citoyens. L'affaire se corse lorsqu'on se rend compte que face aux modes de transports estampillés "bons pour la planète", hommes et femmes ne sont pas logés à la même enseigne. Une étude commanditée par Bordeaux Métropole examine la question des empêchements réels des femmes à adopter le vélo, la marche ou le covoiturage à la place de la voiture individuelle.

Dans la métropole bordelaise, 38 % seulement des cyclistes sont des femmes. Une proportion qui n’a pas changé ces dernières années alors que le nombre total de cyclistes évoluait, lui, nettement à la hausse… Pourquoi ? « Les femmes assument majoritairement les conduites des enfants à l’école, chez le médecin ou aux activités sportives, elles ont aussi souvent la charge des courses… Avec ce type de déplacements multifonctionnels, la voiture reste le moyen de locomotion le plus pratique », explique Géraldine Di Mattéo, directrice adjointe de la multimodalité à Bordeaux Métropole.

Campagne d'affichage anti-harcèlement menée en 2017 dans la métropole bordelaise.
Campagne d'affichage anti-harcèlement menée en 2017 dans la métropole bordelaise.

« C'est en 2017, après qu'Alain Juppé nous ait demandé de travailler sur la mobilité des femmes, que nous avons pris contact avec le chercheur Yves Raibaud », un spécialiste reconnu des inégalités hommes-femmes dans l’espace urbain qui enseigne à l'université Bordeaux Montaigne.

Une étude ciblant trois types de mobilité urbaine – le vélo, le covoiturage et la marche – a alors été officiellement commandée par Bordeaux Métropole au chercheur et à son équipe.« Nous n’avons pas souhaité cibler les transports en commun car nous avions déjà une bonne connaissance des freins des femmes à les utiliser, comme le sentiment d’insécurité la nuit ou le harcèlement », précise Géraldine Di Matteo.

Une réalité oubliée

L’étude, publiée en 2018 (dont les résultats sont détaillés au bas de cet article), dévoile une liste fournie d’empêchements des femmes à faire du vélo : la peur de l’accident accrue lorsqu’on a un enfant à l’arrière, le comportement agressif et sexiste de certains automobilistes, le poids des sacs de courses…

Pour Yves Raibaud, cette réalité est complétement oubliée lorsqu’il s’agit de promouvoir les bonnes pratiques de mobilité. « Quand les femmes parlent enfants et courses, ça n’intéresse personne… », constate-t-il avec ironie. Un examen du Plan vélo lancé en septembre dernier par le gouvernement – plan ambitieux puisqu’il vise à multiplier par trois le nombre de trajets à vélo d’ici 2024 grâce à un fonds 350 millions d'euros – lui donne raison : la question des empêchements des femmes n’est mentionnée nulle part.


La nuit, peu de femmes osent marcher seules dans la ville.

Autre enseignement fort de l’étude bordelaise : en matière de marche à pied, hommes et femmes ne sont pas non plus logés à la même enseigne. Ainsi, la nuit, la proportion de femmes piétonnes seules chute de 27 points (9,6 % la nuit ; 37,1 % le jour).

Yves Raibaud enfonce le clou : « L’usage de la ville par les femmes se distingue encore plus nettement de celle des hommes à la tombée de la nuit. Elles utilisent alors leur voiture comme une barrière de sécurité, elles marchent en groupe, évitent les zones à risques quitte à augmenter leur temps de trajet, portent des tenues adaptées (talons plats pour courir, long manteau pour cacher)… Toutes les femmes comprennent de quoi je suis en train de parler. La mobilité nocturne est indéfectiblement liée à l’anticipation. Les femmes ont intégré ces stratégies comme des réflexes. »

Plan d'actions concrètes

« Suite à l'étude, les questions d’inégalités hommes-femmes ont été intégrées à la stratégie globale de mobilité à 10-15 ans de Bordeaux Métropole », indique Géraldine di Mattéo. « Et puis nous avons lancé un plan d’actions concrètes sans tarder. »

Arrêt à la demande.- Pendant 6 mois, l’arrêt à la demande a été testé sur quelques lignes de bus après 22h. Décision a ensuite été prise de le pérenniser sur 13 grosses lignes de l'agglomération. Il est en train d’être déployé.

Création d’aires de rassemblement.- Cette action a été spécialement pensée pour les étudiantes qui vivent sur le campus bordelais. Les grands espaces déserts et des recoins mal éclairés y sont légion ; ce qui facilite les agressions et les viols. Ces aires de rassemblement permettront aux jeunes femmes de se retrouver et de rentrer ensemble.

Mon chaperon.- Cette application, une sorte de "Blablacar" de la marche à pied, permet déjà de copiétonner un peu partout en France. Pour l'adapter parfaitement à Bordeaux, la collectivité a engagé un travail avec le syndicat des métiers de la nuit : différents points de rassemblement possibles ont été localisés devant des bars et boîtes de nuit partenaires. Quant aux stations de tramway, elles seront toutes des points de rassemblement : elles disposent en effet de bouton d’appel d’urgence. « Le système sera opérationnel courant 1er semestre 2019. Nous souhaitons aussi donner la possobilité de géolocaliser, via l’application, des lieux pouvant servir de refuges, telle une épicerie ouverte toute la nuit », indique encore Géraldine Di Mattéo.

Publication d’un guide d’aménagement des espaces publics.- Ce document technique, en cours d’élaboration, comprendra des préconisations genrées. Les marches exploratoires montrent que les femmes font couramment des détours pour éviter de passer dans certaines zones qu’elles jugent à risques parce que enfermées, mal éclairées, peu visibles depuis la route… « Les aménagements devront tenir compte des mobilités réelles, pas de ce qui semble évident sur une carte. »

Remise en selle.- Dans les quartiers d’habitat social, peu de femmes savent faire du vélo. Un marché a été passé avec une association locale, Vélo-cité Bordeaux, pour organiser des événements et des ateliers de remise en selle. En 2018, 88 % des participants à ces ateliers étaient des participantes.

Former et mettre en garde.- Trois campagnes publicitaires ont été menées ces deux dernières années afin de dénoncer le harcèlement sexiste dans les transports en commun et d'informer sur les amendes et peines de prison encourues. L’entreprise Keolis, délégataire de service, a spécifiquement formé son personnel et adapté sa signalétique.

L’étude « Femmes et mobilités urbaines » en bref

Vélo

Constat

Dans la métropole bordelaise, 38 % des cyclistes sont des femmes. Une proportion qui n’a pas changé ces dernières années alors que le nombre de cyclistes a lui, nettement, évolué à la hausse. Les femmes n’utilisent pas le vélo aux mêmes heures et jours que les hommes : à elles la fin d’après-midi en semaine pour rentrer du travail, assurer les courses, les sorties d’école. Les hommes sont plus nombreux les soirées et le dimanche après-midi pour des utilisations qui s’apparentent aux loisirs.

A vélo, les femmes sont plus chargés : bagages, sacs de courses, vestes, parapluies et plus équipées pour le transport : porte bagages, sièges enfant, sacoches, paniers, remorques, vélos cargos. Les hommes favorisent le sac à dos ; ils sont trois fois moins nombreux à avoir un porte bébé.

Avantages

Le vélo, c’est écologique et économique. Il permet de mieux gérer son temps, d’éviter l’attente et la promiscuité des transports en commun, les embouteillages. Il procure une sensation de liberté, permet d’aller au plus court et en ville, il permet souvent d’aller plus vite que les voitures.

Inconvénients

Le vélo n’est pas adapté aux déplacements multifonctionnels encore majoritairement dévolus aux femmes : courses, enfants dans des écoles différentes, travail…

Le sentiment de fragilité, d’insécurité, la peur de l’accident, surtout quand on transporte des enfants, est forte.

Les femmes rapportent les nombreuses incivilités subies de la part des automobilistes, des chauffeurs de bus ou d’autres cyclistes de sexe masculin en relatant des altercations, des propos misogynes ou sexistes.

Préconisations

Les conflits d’usage sont en grande partie résolus quand les pistes cyclables sont bien entretenues, en site propre.

Des initiatives de remise en selle sont utiles pour les femmes qui, nombreuses, n’ont pas eu d’éducation au vélo étant enfants. C’est d’autant plus nécessaire si on oblige les femmes à se passer progressivement de leur voiture qui leur servent à transporter les enfants et à approvisionner la famille. Concernant les incivilités, l’éducation des garçons reste à faire en parallèle de celle des filles.

La marche à pied

Constat

Pour constater d’éventuelles inégalités de fréquentation des rues par les piétons des deux sexes et leur variation entre jour et nuit, cinq rues et cours bordelais ont fait l’objet d’observations de terrain.

Deux chiffres sont à retenir : la proportion de femmes piétonnes chute de 9 points entre le jour et la nuit (53 contre 44 %) ; la proportion de femmes piétonnes circulant seules chute de 27 points la nuit (9,6 % la nuit, 37,1 % le jour). Les femmes qui marchent sont globalement plus équipées de bagages, accompagnées d’enfants, de poussettes. Les hommes stationnent plus que les femmes et adoptent des allures plus lentes (flânerie).

Avantages

La marche est simple est agréable. On peut la combiner facilement avec les transports en commun. C’est idéal pour faire des petites courses, accompagner les enfants à l’école.

Inconvénients

Ce n’est pas pratique quand on est chargée. Avec une poussette ou des enfants, les voitures mal garées, la saleté et les incivilités sont des épreuves.

Les femmes se sentent en insécurité la nuit. Le vélo parait plus efficace pour éviter les dangers, dans certains quartiers plus que d’autres.

Préconisations

Des trottoirs plus larges, séparant nettement cyclistes et piétons. Plus de propreté, des cheminements piétons mieux prévus pendant les travaux. Eclairer la nuit, lutter contre le harcèlement, verbaliser les chauffards.

Covoiturage

La pratique reste marginale en ville et dans les déplacements centre-périphérie. Les habitants de Bordeaux Métropole disposent d’une application dédiée (Boggi) et ont l’autorisation d’utiliser, à titre expérimental, les voies bus et taxis sur un tronçon de voies menant de Mérignac à Bordeaux. Le département de la Gironde a aménagé 86 aires de covoiturage. Les covoitureuses sont jeunes (moins de 45 ans) et appartiennent plutôt aux classes moyennes et supérieures. Selon une enquête en ligne, seulement 0,8 % des femmes interrogées pratiquent le covoiturage tous les jours ; 60 %, jamais. Restent 39 % qui déclarent l’avoir expérimenté de temps en temps. La marge de progression est importante : 40 % des femmes n’ayant jamais essayé aimeraient tenter l’expérience. Les femmes qui font régulièrement du covoiturage viennent de loin. La complexité des trajets (travail, accompagnement des enfants, courses) est le premier empêchement nommé. Accompagner des enfants ou des personnes âgées, n’est-ce pas déjà du covoiturage ? Dans ce cas, il faudrait l’intégrer aux statistiques…

Les principaux empêchements au covoiturage pour les femmes :

  • Des horaires flexibles et décalés (36,6 %)
  • Trajets inadaptés (26,8 %)
  • Enfants, rythmes de vie (24,3 %)
  • Incivilités, peur de l’agression, sexisme (12,8 %)
  • Manque d’information (11,5 %)
  • Proximité, timidité (11 %).

L'auteur

Journaliste spécialisée dans les questions urbaines, Vanessa Delevoye est la rédactrice-en-chef d'Urbis le mag.